À Marseille, j'ai rencontré un restaurateur afghan qui jonglait entre plusieurs langues avec une facilité assez impressionnante. Je suis reparti avec une question : comment certaines personnes deviennent-elles multilingues presque naturellement, alors que d'autres étudient deux langues étrangères pendant dix ans sans réellement les parler ?
Une partie de la réponse tient peut-être dans un mot très simple : nécessité. Les marchands de l'Antiquité et du Moyen Âge n'étaient pas des passionnés de linguistique. Ils avaient quelque chose à faire avec la langue. Acheter. Vendre. Négocier. Voyager. Parfois simplement se faire comprendre. Il faut pourtant se méfier d'une vision romantique dans laquelle, autrefois, tout le monde était polyglotte. Ce n'était pas le cas.
Y avait-il, alors, plus de polyglottes dans l'Antiquité et au Moyen Âge ? Disons-le d'emblée : personne ne peut répondre par un chiffre, et les historiens l'écrivent eux-mêmes. Cette enquête cherche ce qu'ils savent établir malgré tout, puis confronte l'idée de nécessité à la recherche sur l'acquisition des langues et aux statistiques européennes.
Peut-on compter les polyglottes de l'Antiquité ?
Non. Aucun recensement ne dit combien d'habitants du monde antique parlaient plus d'une langue. L'ouvrage de référence, Bilingualism and the Latin Language de J. N. Adams, paru en 2003, le pose dès sa première page : le bilinguisme à travers le monde romain « ne peut pas être quantifié ». L'auteur prévient qu'il ne traitera qu'en passant de l'étendue du phénomène, pour laquelle les preuves sont, écrit-il, « insuffisantes ».
Ce que les sources permettent, c'est de constater des contacts. Adams énumère les langues attestées aux côtés du latin : le gaulois, l'osque, l'étrusque, l'araméen, l'égyptien, le punique, et bien sûr le grec. D'autres, ajoute-t-il, ont été parlées sans laisser de trace. Dans un empire où l'armée, l'administration, les négociants et les esclaves se déplaçaient beaucoup, le contact des langues était « un fait de la vie quotidienne ».
Ces preuves sont de deux sortes. Les premières sont des anecdotes. Aulu-Gelle rapporte que le poète Ennius disait avoir « trois cœurs », parce qu'il savait parler grec, osque et latin. Pline l'Ancien écrit que Mithridate, roi de vingt-deux peuples, rendait la justice dans autant de langues et haranguait chacun sans interprète. Marseille a la sienne : Isidore de Séville rapporte un mot du savant romain Varron, selon lequel les Marseillais sont « trilingues », parce qu'ils parlent grec, latin et gaulois. Alex Mullen a consacré en 2013 un livre au plurilinguisme de cette Gaule du Sud, depuis la fondation de Massalia en 600 avant notre ère.
Adams explique pourquoi ces récits ne mesurent rien : ils concernent un nombre limité d'individus et ne donnent aucune idée de la proportion de gens réellement bilingues. Pline le suggère à sa façon : si l'on note qu'un roi parlait à ses peuples « sans interprète », c'est que l'interprète était l'usage.
Les secondes sont les preuves primaires : inscriptions, tessons, papyrus. À South Shields, en Angleterre, une stèle du IIe siècle porte l'épitaphe de Regina, affranchie puis épouse d'un certain Barates. Le texte latin précise qu'elle appartenait au peuple des Catuvellauni, dans l'île de Bretagne, et qu'elle est morte à trente ans ; lui se dit Palmyrénien, donc originaire de Syrie. Sous le latin, une ligne en araméen de Palmyre : « Regina, l'affranchie de Barates, hélas. » Un homme, deux langues gravées, à l'autre bout de l'Empire.
Adams retient d'ailleurs une définition large du bilingue, qui inclut ceux dont la seconde langue est « loin d'être parfaite ». Le polyglotte des historiens est quelqu'un qui a laissé la trace d'un usage, quel qu'en soit le niveau.
Que prouvent les inscriptions de Délos ?
Délos est le cas d'école. L'île passe sous domination athénienne en 167 avant notre ère, 166 selon d'autres auteurs, et devient port franc. Selon l'historienne Claire Hasenohr, elle est dans la seconde moitié du IIe siècle et les premières décennies du Ier le principal emporion, la principale place de commerce, de la Méditerranée orientale. Des hommes d'affaires venus d'Italie s'y installent en nombre : hommes libres, affranchis, esclaves. Ils se désignent comme Italici, vendent de l'huile, du vin et des esclaves, tiennent des banques. Ils côtoient des Grecs, mais aussi des Phéniciens, des Syriens et des Égyptiens.
Le linguiste Francesco Rovai a repris en 2015 l'inventaire de leurs textes : 254 inscriptions contiennent des noms latins.
Délos : dans quelle langue sont gravés les 132 dédicaces et décrets honorifiques portant des noms latins
Sur les 132 dédicaces et décrets honorifiques, 96 sont en grec, 16 en latin et 20 dans les deux langues. Les 62 inscriptions funéraires sont presque toutes en grec : 60, contre 2 bilingues. À l'inverse, sur 16 sceaux personnels, 14 sont en latin, et l'unique tablette de malédiction du corpus l'est aussi.
Adams, repris par Rovai, en donne une lecture fine. En public, les négociants italiens s'adaptent à la société grecque qui les entoure : c'est ce que les linguistes appellent l'accommodation, le fait d'ajuster sa manière de parler à celle de son interlocuteur. Mais ils gardent le latin quand ils s'expriment en tant que groupe, pour marquer leur identité collective, et dans les usages privés. Le latin restait vraisemblablement la langue qu'ils parlaient entre eux. Choisir sa langue n'était donc pas qu'une commodité : cela disait quelque chose de la relation.
Trois limites empêchent d'aller plus loin. Une pierre gravée n'est pas une conversation : les stèles funéraires étaient une production en série, exécutée par des artisans d'abord, sinon exclusivement, hellénophones. La nécessité n'explique pas tout : Rovai rappelle qu'une partie de ces Italiens venaient de régions d'Italie où l'on parlait grec, et que d'autres avaient des esclaves et des affranchis grecs. Certains n'ont donc pas appris le grec pour commercer ; ils l'avaient à la maison. Claire Hasenohr explique d'ailleurs les nombreux noms grecs portés par les femmes de cette communauté par des mariages mixtes ou un effet de mode. Enfin, l'échantillon est étroit et masculin : 44 noms de femmes sur 750 noms latins, à peine plus de 5 %.
Délos prouve qu'une communauté marchande a vécu en deux langues. Elle ne dit pas combien de ses membres parlaient bien le grec, ni comment ils l'avaient appris.
Bruges, Londres : des sociétés plurilingues, ou des individus polyglottes ?
Mon texte d'origine plaçait à Bruges, au XVe siècle, des manuels bilingues français-néerlandais. La date est à corriger : le plus ancien est du siècle précédent.
Le Livre des mestiers est un recueil de dialogues sur deux colonnes, français picard d'un côté, flamand de l'autre. Les répertoires le datent de la première moitié du XIVe siècle, et son premier éditeur, Henri Michelant, proposait vers 1340. Philip Grierson, qui rouvre le dossier en 1957, parle du milieu du siècle. L'étude la plus récente, publiée par Lisa Demets dans la revue Urban History, retient 1371. Trois datations, un seul siècle. L'auteur, inconnu, est probablement un maître d'école brugeois. Le manuel servait sans doute à enseigner le français aux enfants de l'élite marchande, ou le néerlandais à des marchands francophones.
Ce sont ses descendants qui appartiennent au XVe siècle. Le plus célèbre est anglais : William Caxton, imprimeur à Westminster après un long séjour à Bruges, en publie une version français-anglais. Deux dates circulent là aussi : vers 1483 selon l'édition d'Henry Bradley, qui reprend une déduction fondée sur les caractères d'imprimerie ; vers 1480 selon d'autres notices. Bradley note que l'anglais de Caxton est truffé de tournures flamandes et que le texte situe encore le pape à Avignon, ce qui renvoie à un original antérieur à 1417.
Ces dialogues sont très concrets. On y marchande du drap : « Dame, que faittes vous l'aulne de ces draps ? » La marchande demande quatre sous l'aune ; le client en offre trois. Suivent les noms des fruits, des laines et des cuirs, la manière de saluer et de compter sa monnaie. Le genre est bien plus ancien : Eleanor Dickey a publié en 2016 les manuels dont se servaient les hellénophones de l'Empire romain pour apprendre le latin, faits de petites scènes où l'on fait ses courses, va aux bains, se dispute et s'excuse.
Ces livres confirment l'intuition : on apprenait la langue de l'autre parce qu'on avait affaire à lui. Ils la tempèrent aussi : il fallait un maître d'école, un manuel, des leçons. Lisa Demets ajoute une précaution : la proportion de Brugeois réellement capables de lire ou de parler couramment le français est, écrit-elle, « difficile à évaluer ». Sur les 745 manuscrits littéraires du XVe siècle attribués à cette ville néerlandophone, 42 % sont en français seul, 36 % en latin, 15 % mêlent plusieurs langues et 4 % sont en néerlandais seul. Ils témoignent d'un marché du livre tourné vers l'exportation et d'une élite marchande bilingue, pas des langues parlées dans la rue.
L'Angleterre médiévale pose le même problème à plus grande échelle. Le latin, le français et l'anglais y cohabitent pendant quatre siècles environ : l'ouvrage collectif dirigé par Jocelyn Wogan-Browne étudie ce « français d'Angleterre » des années 1100 aux années 1500, et Ardis Butterfield a consacré un livre, The Familiar Enemy, aux rapports entre l'anglais et le français. Le répertoire de référence recense quelque 986 textes anglo-normands. Maryanne Kowaleski y voit une possible langue commune du droit maritime et des marchands. Une date résume la situation : en 1362, un statut d'Édouard III impose l'anglais, à la place du français, comme langue orale des tribunaux. Les registres de la justice, eux, restent en latin jusqu'à une loi de 1730.
Mais une société à trois langues n'est pas une société de trilingues. Les langues y sont réparties par fonction : celle du tribunal, celle du registre, celle du quai. Rien, dans les sources consultées, ne dit quelle part de la population en maniait plusieurs.
Deux mille ans de plurilinguisme marchand, en six traces écrites
Marseille naît grecque
Fondation de la colonie de Massalia. Varron, cité par Isidore de Séville, dira ses habitants trilingues : grec, latin et gaulois.
Avoir besoin d'une langue suffit-il à l'apprendre ?
L'intuition de la nécessité trouve dans la recherche de vrais appuis, et une limite nette.
Premier appui : l'hypothèse de la production, formulée par la linguiste Merrill Swain en 1985 et précisée en 1995. Parler et écrire ne seraient pas seulement le reflet de ce que l'on sait, mais l'une de ses causes. D'après la synthèse de Shawn Loewen et Masatoshi Sato dans la revue Language Teaching, quatre mécanismes sont en jeu. Devoir produire oblige à remarquer quelle forme porte quel sens, ce que la simple compréhension permet d'esquiver. Produire permet de tester ses hypothèses : si la phrase ne passe pas, on la révise. Cela fait réfléchir sur la langue elle-même. Enfin, cela entraîne, et l'entraînement automatise. Tout le monde n'est pas d'accord : d'autres théories, celle de Krashen notamment, n'accordent pas de rôle important à la production.
Deuxième appui : l'hypothèse de l'interaction de Michael Long, révisée en 1996. Quand deux interlocuteurs ne se comprennent pas, ils le signalent, demandent de clarifier, reformulent. La panne de communication devient le moteur de l'apprentissage.
À l'épreuve, deux méta-analyses, c'est-à-dire des études qui agrègent les résultats de travaux antérieurs, font référence. Celle de Keck et de ses collègues, en 2006, réunit 14 études quasi expérimentales et trouve un effet « large » de l'interaction sur les tests passés juste après. Celle de Mackey et Goo, en 2007, en réunit 28 et trouve aussi des effets larges, plus nets encore sur les tests différés. Gass et Mackey, deux spécialistes du domaine, parlent d'un lien « robuste » entre interaction et apprentissage.
Trois réserves. Sur ces 28 études, 64 % ont été menées en laboratoire et 36 % en classe. Elles ne portent que sur le vocabulaire et la grammaire. Et le mot « large » se lit avec prudence : en 2014, Plonsky et Oswald ont montré, sur 346 études et 91 méta-analyses du domaine, que les seuils habituels y sous-estiment les effets couramment obtenus.
Troisième appui, venu de la psychologie de la mémoire : l'effet de test. En 2006, Henry Roediger et Jeffrey Karpicke font lire à 120 étudiants de l'université Washington deux courts textes, tirés d'un manuel de préparation au TOEFL. Chacun relit l'un et doit restituer l'autre de mémoire. Cinq minutes plus tard, la relecture l'emporte : 81 % des idées rappelées contre 75 %. Deux jours plus tard, c'est l'inverse : 68 % contre 54 %. Une semaine plus tard, 56 % contre 42 %. Aller chercher une information dans sa mémoire la fixe mieux que la revoir. Il s'agit toutefois de textes lus dans sa propre langue, pas d'une langue en cours d'acquisition.
Dernier appui : les approches fondées sur l'usage. Pour Nick Ellis, de l'université du Michigan, on apprend les constructions d'une langue en communiquant, et la fréquence d'usage pèse à tous les niveaux, des sons jusqu'à la phrase.
De là vient la formule que je garde : quand j'ai besoin d'un mot, ce mot cesse d'être du vocabulaire, il devient un outil. Et l'erreur pédagogique que je crois voir : nous essayons de fabriquer la motivation avant de fabriquer le besoin. On dit « apprends l'anglais, ça te servira plus tard ». Mais « plus tard » est un très mauvais interlocuteur. Une vraie personne qui attend votre réponse, beaucoup moins.
La limite, maintenant. Aucune de ces études ne mesure la nécessité. Elles comparent des apprenants qui interagissent à d'autres qui n'interagissent pas, ou des étudiants qui se testent à d'autres qui relisent. Passer de « produire et interagir aide » à « le besoin fabrique des polyglottes » est une inférence raisonnable, pas un résultat. Et l'histoire ajoute un biais : nous voyons les marchands qui ont appris, pas ceux qui ont payé un interprète.
Ce que j'en fais relève donc de la pratique, pas de la méthode validée. Je cherche moins à terminer des méthodes qu'à créer des situations dans lesquelles ne pas utiliser la langue devient légèrement gênant. Si j'apprends le persan, je cherche des gens avec qui l'utiliser. On peut fabriquer artificiellement de la nécessité :
- décider que certains amis ne recevront plus nos messages qu'en anglais ;
- avoir chaque semaine une vraie conversation ;
- suivre son actualité dans la langue cible ;
- prendre un sujet qu'on connaît bien et essayer de l'expliquer dans cette langue ;
- participer à une communauté ;
- voyager quand c'est possible ;
- travailler avec quelqu'un ;
- créer quelque chose ;
- et surtout, commencer à produire avant de se sentir prêt.
Parce que le besoin révèle immédiatement les trous, et que les trous révèlent ce qu'il faut apprendre. Aucune de ces habitudes n'a été testée en tant que telle, et aucune ne garantit un niveau.
Pourquoi 99,7 % des lycéens étudient-ils deux langues sans que la France devienne plurilingue ?
Le chiffre est exact, à condition de le lire en entier. Selon une note d'Eurostat publiée le 10 avril 2024, 99,7 % des élèves français du second cycle général étudiaient au moins deux langues étrangères en 2022. C'est le taux le plus élevé de l'Union européenne, où la moyenne est de 60,8 %. L'Italie est à 24 %, le Portugal à 7,5 %.
Trois précisions. Ce chiffre ne concerne que la voie générale : dans la voie professionnelle, la part tombe à 31,5 %, et sur l'ensemble du second cycle elle est de 79,1 %. Il ne compte que les langues obligatoires ou choisies parmi des options obligatoires. Et il mesure une inscription, pas un niveau : étudier une langue n'est pas la même chose que devoir vivre quelque chose avec elle.
En face, que déclarent les adultes ? Deux sources divergent fortement, et l'écart est instructif.
L'enquête d'Eurostat sur l'éducation des adultes, menée en 2022 auprès des 25-64 ans, demande combien de langues étrangères on connaît. En France, 22,6 % répondent aucune ; 77,4 % en connaissent donc au moins une, et 42,9 % au moins deux. Dans l'Union, 25,3 % n'en déclarent aucune et 37 % au moins deux.
L'Eurobaromètre spécial 540, réalisé en septembre et octobre 2023 auprès de 26 523 personnes de quinze ans et plus et publié en mai 2024, pose une autre question : dans quelles langues, en plus de la vôtre, pouvez-vous tenir une conversation ? En France, 53 % en citent au moins une, 22 % au moins deux, 6 % au moins trois. La moyenne européenne est de 59 %, 28 % et 11 %.
Entre « connaître » deux langues et pouvoir « tenir une conversation » dans deux langues, la France perd donc vingt et un points : 42,9 % d'un côté, 22 % de l'autre. Les deux enquêtes ne portent pas sur les mêmes âges et reposent sur des déclarations, sans aucun test. Mais l'écart désigne l'endroit dont nous parlons : la distance entre une langue étudiée et une langue utilisée. Dernière prudence : Eurostat signale le chiffre français de 2022 comme une rupture de série. En 2016, 39,9 % des Français déclaraient ne connaître aucune langue étrangère ; une baisse de dix-sept points en six ans doit sans doute plus à la méthode qu'aux apprenants.
Je ne pense pas que les Français aient perdu une capacité particulière. Notre cerveau n'est pas devenu moins performant que celui d'un marchand médiéval. Notre environnement a changé. Quand votre langue maternelle vous permet de travailler, de vous informer et d'étudier, la pression pour apprendre la langue du voisin est simplement moins forte.
Les petits pays parlent-ils vraiment plus de langues ?
L'idée est intuitive : plus votre langue suffit à votre environnement, moins la contrainte extérieure est forte. Des économistes l'ont formalisée. Victor Ginsburgh, Ignacio Ortuño-Ortín et Shlomo Weber modélisent en 2007 l'apprentissage d'une langue comme un arbitrage entre un bénéfice, pouvoir communiquer avec ceux qui la parlent, et un coût d'apprentissage. Ils estiment la demande pour l'anglais, le français, l'allemand et l'espagnol dans treize pays européens et la jugent cohérente avec leur modèle.
Les données de l'Eurobaromètre vont en partie dans ce sens.
Part des habitants qui disent pouvoir tenir une conversation dans au moins deux langues en plus de leur langue maternelle
En tête, de petits pays : le Luxembourg (91 %), les Pays-Bas (74 %), la Slovénie (68 %), le Danemark (63 %). C'était déjà le cas dans l'Eurobaromètre 386 de 2012, où ces quatre pays figuraient déjà parmi les cinq premiers, avec 84 %, 77 %, 67 % et 58 %. Le Royaume-Uni, encore dans l'enquête, était à 14 %.
Mais ce n'est pas une loi. La Hongrie, avec moins de dix millions d'habitants, est à 14 % ; en 2012, elle partageait la dernière place avec le Portugal, à 13 %. L'Irlande, cinq millions d'habitants, est à 18 % : petite par la population, immense par la langue. À l'inverse, l'Allemagne, pays le plus peuplé de l'Union, est à 35 %, au-dessus de la moyenne. Ce qui compte n'est donc pas la taille du pays mais, au moins en partie, la portée de sa langue.
Quant au reste du monde, on lit partout que la majorité de l'humanité est plurilingue ; Adams ouvre son livre sur cette idée. Le psycholinguiste François Grosjean, qui a longtemps cherché le chiffre, est plus prudent que ceux qui le citent. Il avance depuis 1982 qu'environ la moitié de la population mondiale utilise deux langues ou plus au quotidien, « probablement », et précisait en 2014 qu'il n'existe pas de chiffre exact : les recensements posent rarement la question, et ceux de la France et de la Belgique n'interrogent pas sur les langues. Le chiffre de 65 %, souvent répété, vient d'une estimation de Colin Baker et Sylvia Prys Jones parue en 1998 : « environ deux tiers ». Interrogé par Grosjean, Baker a décrit un tableur approximatif, bâti sur des données incomplètes, qui incluait les personnes en train d'apprendre une seconde langue. Sa conclusion : « Nous ne savons pas. »
Parler la langue de l'autre rend-il plus empathique ?
Pas magiquement.
L'idée d'un « avantage bilingue », selon laquelle jongler entre deux langues renforcerait l'attention, l'inhibition ou la capacité à changer de tâche, a été sérieusement entamée. En 2018, la méta-analyse de Lehtonen et de ses collègues agrège 891 mesures issues de 152 études sur des adultes. Avant correction, elle trouve un très petit avantage dans trois des six domaines étudiés. Après correction du biais de publication, la tendance des revues à publier surtout les résultats positifs, il n'en reste aucune preuve. Paap et ses collègues relevaient dès 2015 que plus de 80 % des tests conduits après 2011 ne trouvaient rien.
Pour la prise de perspective, la capacité à se représenter ce que l'autre pense, le tableau est plus ouvert mais fragile. Une revue systématique de Rowena Xia et Brian Haas, publiée en 2025, ne trouve que sept études menées chez l'adulte. Elle calcule un avantage bilingue faible à moyen. Mais quatre études sur sept seulement trouvent un avantage significatif, chacune utilise une mesure différente, et un rectificatif a dû être publié en octobre 2025 : les données de la plus grande des sept études avaient été mal reportées. Les auteurs écrivent eux-mêmes qu'aucune conclusion définitive ne peut en être tirée.
Parler la langue de quelqu'un ne rend donc pas plus tolérant. Mais faire l'effort de se rapprocher de la manière de communiquer de l'autre n'est pas neutre. La théorie de l'accommodation communicationnelle, proposée par Howard Giles en 1973 et développée avec N. et J. Coupland en 1991, décrit comment nous rapprochons ou éloignons notre façon de parler de celle de l'autre. L'une de ses premières expériences se déroule entre deux langues. Quatre-vingts Canadiens anglophones bilingues écoutent un Canadien francophone décrire un dessin : en français, dans un mélange des deux langues, en anglais courant ou en anglais hésitant. Plus l'effort perçu est grand, plus le locuteur est jugé favorablement, et plus les auditeurs font à leur tour l'effort de s'adapter à lui.
C'est, à deux mille ans de distance, ce que les pierres de Délos laissent deviner. Il y a quelque chose de très simple là-dedans : quand vous apprenez la langue de quelqu'un, pendant quelques instants, ce n'est plus toujours à lui de venir jusqu'à vous. Vous faites une partie du chemin.
Nous avons plus de méthodes et de ressources gratuites qu'aucune génération avant nous. Ce qui nous manque parfois, c'est une raison concrète d'utiliser ce que nous apprenons. Une langue apprise pour un examen peut rester une matière. Une langue dont on a besoin finit plus facilement par devenir une partie de notre vie. C'est une conviction de formateur, appuyée sur des indices. Ce n'est pas une loi.
Ce que cette enquête n'a pas pu établir
La question du titre reste sans réponse. Aucune source ne permet de comparer la part de plurilingues d'hier et d'aujourd'hui. Les traces antiques et médiévales viennent de ceux qui écrivaient ou faisaient graver : négociants, soldats, clercs, élites urbaines. Ceux qui n'ont rien laissé n'apparaissent pas.
Plusieurs sources n'ont pu être lues qu'en partie. De l'article de Philip Grierson sur la date du Livre des mestiers, seule la première page est accessible en ligne, et Lisa Demets ne discute pas la date de 1371 qu'elle retient. Le chapitre d'Adams sur Délos a été lu à travers l'article de Rovai et un compte rendu, l'étude de Claire Hasenohr sur les inscriptions bilingues à travers son seul résumé. Les deux méta-analyses sur l'interaction sont rapportées d'après la synthèse de Loewen et Sato ; faute d'avoir pu vérifier la valeur exacte des effets, nous ne la publions pas.
Aucune étude identifiée ne mesure la nécessité comme telle, c'est-à-dire ne compare, à exposition égale, des apprenants qui ont besoin d'une langue à d'autres qui ne font que l'étudier.
Les chiffres européens sont déclaratifs. Rien ne relie les lycéens de 2022 aux adultes interrogés en 2023, scolarisés sur plusieurs générations. Et l'Eurobaromètre de 2024 donne 56 % d'Européens capables de converser dans une autre langue en 2012, quand le rapport de 2012 publiait 54 % : l'écart, qu'il n'explique pas, tient probablement au départ du Royaume-Uni.
Enfin, la rencontre de Marseille est une anecdote. Je ne sais pas comment cet homme a appris ses langues. Elle a ouvert une question ; elle ne prouve rien.
FAQ
Y avait-il plus de polyglottes dans l'Antiquité qu'aujourd'hui ?
On ne peut pas le savoir. Aucune statistique n'existe, et le latiniste J. N. Adams écrit que le bilinguisme du monde romain ne peut pas être quantifié. Les sources montrent des milieux plurilingues, sans donner de proportion. Pour aujourd'hui, François Grosjean estime qu'environ la moitié de l'humanité utilise deux langues ou plus, sans chiffre exact.
Qu'est-ce que le Livre des mestiers de Bruges ?
C'est un manuel de conversation en français picard et en flamand, composé à Bruges au XIVe siècle, probablement par un maître d'école. Il est daté de 1340 environ par son premier éditeur et de 1371 par une étude de 2024. William Caxton en a imprimé une version français-anglais à Westminster vers 1480-1483.
Combien de Français parlent une langue étrangère ?
Cela dépend de la question. Selon Eurostat, 77,4 % des 25-64 ans déclaraient en 2022 connaître au moins une langue étrangère. Selon l'Eurobaromètre de 2023, 53 % des quinze ans et plus disent pouvoir tenir une conversation dans une autre langue, et 22 % dans deux. Personne n'est testé.
Faut-il parler dès le début pour apprendre une langue ?
Produire et interagir aident : les méta-analyses disponibles trouvent des effets larges de l'interaction sur le vocabulaire et la grammaire, surtout en laboratoire. La recherche ne dit pas qu'il suffit de parler, et aucune pratique ne garantit un niveau.
L'enquête en slides









