Dans des milliers de filiales françaises de groupes étrangers, la réunion se tient en anglais, les objectifs annuels arrivent en anglais, le logiciel de gestion est en anglais et personne ne s'en émeut. La pratique est si installée qu'elle passe pour légale par usure.

Elle ne l'est pas tout à fait. Le droit français ne dit pas « vous devez parler français au bureau » — il dit quelque chose de bien plus opérant : un document rédigé en anglais ne vous engage pas. Cette règle n'est pas symbolique, elle a un prix, et des entreprises l'ont payé.

L'enquête en 30 secondes

Source — Le Journal LSI — voix de synthèse (prévisualisation)

Une entreprise française peut-elle imposer l'anglais comme langue de travail ?

Oui, pour la langue parlée. Aucun texte n'interdit de tenir une réunion, un point d'équipe ou une conversation téléphonique en anglais, ni d'exiger la maîtrise de l'anglais comme compétence professionnelle lors d'un recrutement.

La loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française, dite loi Toubon, ne régit pas la conversation. Elle régit l'écrit opposable. Ce qu'elle a inscrit dans le code du travail vise les documents : contrats, règlement intérieur, conventions collectives, offres d'emploi, et toute pièce dont la connaissance est nécessaire à l'exécution du travail.

La distinction est nette et rarement comprise : l'employeur peut angliciser ses pratiques autant qu'il le souhaite, il ne peut pas angliciser ses obligations.

Quels documents doivent être rédigés en français ?

Le code du travail décline la règle en quatre articles.

L'article L.1221-3 impose que le contrat de travail constaté par écrit soit rédigé en français. L'article L.1321-6 vise le règlement intérieur et, plus largement, « tout document comportant des obligations pour le salarié ou des dispositions dont la connaissance est nécessaire pour l'exécution de son travail ». L'article L.2231-4 impose le français aux conventions et accords collectifs. L'article L.5331-4 interdit de publier une offre d'emploi en langue étrangère.

Deux exceptions, et deux seulement, figurent à l'article L.1321-6 : les documents reçus de l'étranger et ceux destinés à des salariés étrangers.

L'étendue de la première catégorie est ce qui rend la règle mordante. Un logiciel métier est un document au sens du texte : la cour d'appel de Versailles l'a jugé en 2006, obligeant un industriel à fournir « sans délai une version française des logiciels informatiques ». Une interface, un manuel de sécurité, une procédure qualité, une grille d'objectifs : tout cela entre dans le champ dès lors que le salarié en a besoin pour travailler.

Que risque un employeur qui ne traduit pas ?

L'affaire GE Medical Systems reste le repère le plus concret. En juin 2004, le comité d'entreprise, le CHSCT et la CGT saisissent la justice à propos de 58 documents techniques et de sécurité, non traduits, relatifs à des appareils d'imagerie médicale commercialisés en France. Le tribunal de grande instance de Versailles ordonne la traduction en janvier 2005 sous astreinte. L'employeur fait appel en soutenant que ces documents viennent de l'étranger et visent le marché international.

La cour d'appel de Versailles tranche le 2 mars 2006. Elle écarte l'argument : l'exception ne couvre que les documents accompagnant des produits reçus de l'étranger ou destinés à l'étranger, pas les documents techniques portant sur des produits présents sur le marché français. Elle liquide l'astreinte à 580 000 euros et impartit un nouveau délai de trois mois, sous astreinte de 20 000 euros par document en retard.

Le prix d'une documentation non traduite

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Documents techniques et de sécurité en cause

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Astreinte liquidée par la cour d'appel

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Astreinte fixée par document restant non traduit

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Mois accordés pour se conformer après l'arrêt

Source — Cour d'appel de Versailles, 1re chambre, 1re section, arrêt du 2 mars 2006, société GE Medical Systems, sur le fondement de l'ancien article L.122-39-1 du code du travail (devenu L.1321-6).

À côté de l'astreinte civile, l'administration du travail rappelle qu'un volet pénal existe : les manquements portant sur le règlement intérieur, sur les offres d'emploi publiées en langue étrangère et sur les documents nécessaires à l'exécution du travail sont passibles de sanctions. Elles restent peu mobilisées en pratique, et ce n'est pas par elles que le sujet coûte cher aux entreprises.

Ce montant reste une exception dans la jurisprudence publiée. La sanction ordinaire est ailleurs, moins spectaculaire et beaucoup plus fréquente : l'inopposabilité. Elle ne se voit pas dans un bilan, elle apparaît au contentieux prud'homal, une fois la relation de travail rompue, quand le salarié fait compter ce qui n'a jamais été valablement porté à sa connaissance.

Pourquoi un plan de rémunération en anglais ne vaut-il rien ?

C'est la conséquence la plus coûteuse, et la moins anticipée par les directions.

Le 11 octobre 2023, la chambre sociale de la Cour de cassation statue sur le cas d'un salarié d'une filiale de groupe américain dont la rémunération variable dépendait d'objectifs fixés par des plans rédigés en anglais. Les juges du fond avaient rejeté sa demande de rappel de salaire, au motif que l'anglais était la langue de l'entreprise. L'arrêt est cassé : la circonstance que les documents de travail soient rédigés en anglais ne suffit pas, encore faut-il constater que ces plans ont été reçus de l'étranger.

La mécanique juridique est simple et redoutable. Si les objectifs ne sont pas opposables, ils sont réputés non fixés. Si les objectifs ne sont pas fixés, la rémunération variable est due à son maximum. Le contentieux ne porte donc pas sur une amende mais sur des rappels de salaire, parfois sur plusieurs années et plusieurs salariés.

Cette solution n'est pas une nouveauté de 2023 : la Cour de cassation s'était prononcée dans le même sens le 3 mai 2018, le 2 avril 2014 et le 29 juin 2011. Ce qui change, c'est la charge de la preuve, désormais clairement posée : c'est à l'employeur d'établir que le document vient de l'étranger.

Trente ans de jurisprudence sur la langue du travail

La loi Toubon

Elle introduit dans le code du travail l'obligation de rédiger en français les documents comportant des obligations pour le salarié, avec deux exceptions : les documents reçus de l'étranger et ceux destinés à des étrangers.

Source — Légifrance et Juricaf : loi n° 94-665 du 4 août 1994 ; CA Versailles, 2 mars 2006 ; Cass. soc., 12 juin 2012, n° 10-25.822 ; Cass. soc., 11 octobre 2023, n° 22-13.770 (publié au bulletin).

L'exception « reçu de l'étranger » vide-t-elle la règle ?

C'est l'argument systématique des groupes internationaux, et il fonctionne parfois.

L'arrêt Air France du 12 juin 2012 en donne l'illustration la plus forte. Un syndicat de pilotes demandait la traduction des documents techniques de vol rédigés en anglais. La cour d'appel de Paris avait ordonné la traduction sous astreinte de 5 000 euros par document et par jour. La Cour de cassation casse sans renvoi : échappent à l'obligation « les documents liés à l'activité d'une entreprise de transport aérien dès lors que le caractère international implique l'utilisation d'une langue commune », au regard notamment des exigences de sécurité issues de la réglementation européenne et de la convention de Chicago.

Il faut mesurer ce que cette décision dit — et ce qu'elle ne dit pas. Elle reconnaît une exception sectorielle fondée sur une norme internationale de sécurité contraignante. Elle ne consacre aucun droit général à l'anglais comme langue d'entreprise. Une filiale de groupe américain qui invoquerait l'aviation civile pour ses plans de bonus perdrait, et c'est précisément ce qui s'est produit en 2023.

Depuis 2017, la jurisprudence admet par ailleurs qu'une traduction fournie au salarié en temps utile satisfait l'obligation. L'employeur n'a donc pas à rédiger nativement en français : il doit livrer la version française avant que le document ne produise ses effets. C'est une contrainte de calendrier autant que de langue.

Que pensent les Français de cette loi trente ans après ?

Le ministère de la Culture a fait interroger un échantillon par Toluna Harris Interactive en novembre 2024, à l'occasion des trente ans du texte, et publié les résultats le 3 avril 2025.

L'opinion des Français sur la langue française dans l'espace public

Source — Toluna Harris Interactive pour la délégation générale à la langue française et aux langues de France, enquête réalisée en novembre 2024, résultats publiés le 3 avril 2025 par le ministère de la Culture.

Ces chiffres mesurent une opinion, pas une pratique. Ils n'indiquent ni le niveau d'anglais des salariés, ni la fréquence réelle des documents non traduits. Ils signalent en revanche que le texte n'est pas devenu impopulaire en trente ans, ce qui pèse quand il s'agit de prédire s'il sera assoupli — la réponse, à ce stade, est plutôt l'inverse, une part importante des répondants en demandant le renforcement.

Ce que cette enquête n'a pas pu établir

Le nombre de contentieux annuels fondés sur la langue des documents de travail n'est pas publié. Les décisions accessibles sur Légifrance et Juricaf ne constituent pas un dénombrement : l'immense majorité des litiges se règle avant toute décision publiée, et rien ne permet ici d'estimer le volume réel.

Aucune statistique publique fiable n'a pu être trouvée non plus sur la proportion de salariés français travaillant quotidiennement sur des documents en anglais, ni sur le montant cumulé des rappels de salaire prononcés à ce titre.

Enfin, cette enquête ne dit rien de ce qui devrait être le sujet suivant : savoir si les salariés concernés comprennent effectivement les documents anglais qu'on leur remet. Le droit traite l'opposabilité, pas la compréhension. Les deux questions ne se recouvrent pas.

FAQ

Mon employeur peut-il m'obliger à parler anglais au travail ?

Oui. Aucun texte n'interdit de tenir des réunions en anglais ni d'exiger la maîtrise de l'anglais comme compétence professionnelle. L'obligation posée par l'article L.1321-6 du code du travail porte sur les documents écrits comportant des obligations pour le salarié ou nécessaires à l'exécution de son travail, pas sur la langue parlée.

Un document de travail en anglais est-il illégal ?

Il n'est pas illégal, il est inopposable : il ne peut produire aucun effet à l'encontre du salarié. Concrètement, des objectifs de rémunération variable rédigés en anglais sont réputés non fixés, ce qui peut ouvrir droit au paiement intégral de la part variable. La Cour de cassation l'a jugé le 11 octobre 2023 dans une décision publiée au bulletin.

Quelles sont les exceptions à l'obligation de français ?

L'article L.1321-6 prévoit deux exceptions : les documents reçus de l'étranger et ceux destinés à des salariés étrangers. La charge de la preuve pèse sur l'employeur. La Cour de cassation a par ailleurs reconnu en 2012 une exception sectorielle pour le transport aérien, où le caractère international de l'activité impose une langue commune pour des raisons de sécurité.

Une offre d'emploi peut-elle être publiée en anglais en France ?

Non. L'article L.5331-4 du code du travail interdit de faire publier une offre d'emploi en langue étrangère. Cette interdiction vise le texte de l'annonce ; elle n'empêche pas d'exiger un niveau d'anglais dans les compétences requises, ni d'utiliser un titre de poste en anglais lorsqu'il n'existe pas de terme français équivalent.

L'enquête en slides

Dans des milliers de filiales françaises, la réunion se tient en anglais et les objectifs arrivent en anglais. Est-ce seulement légal ?
1. Dans des milliers de filiales françaises, la réunion se tient en anglais et les objectifs arrivent en anglais. Est-ce seulement légal ?
Oui, pour la langue parlée : aucun texte n'interdit de tenir une réunion en anglais ni d'exiger l'anglais comme compétence.
2. Oui, pour la langue parlée : aucun texte n'interdit de tenir une réunion en anglais ni d'exiger l'anglais comme compétence.
Mais l'article L.1321-6 du code du travail impose le français à tout document comportant des obligations pour le salarié.
3. Mais l'article L.1321-6 du code du travail impose le français à tout document comportant des obligations pour le salarié.
Un document en anglais n'est pas illégal : il est inopposable. Il ne produit aucun effet contre le salarié.
4. Un document en anglais n'est pas illégal : il est inopposable. Il ne produit aucun effet contre le salarié.
Le 11 octobre 2023, la Cour de cassation a jugé inopposables des plans d'objectifs en anglais. Objectifs non fixés, variable due.
5. Le 11 octobre 2023, la Cour de cassation a jugé inopposables des plans d'objectifs en anglais. Objectifs non fixés, variable due.
En 2006, la cour d'appel de Versailles a liquidé 580 000 euros d'astreinte pour 58 documents techniques non traduits.
6. En 2006, la cour d'appel de Versailles a liquidé 580 000 euros d'astreinte pour 58 documents techniques non traduits.
Deux exceptions seulement : les documents reçus de l'étranger et ceux destinés à des salariés étrangers. À l'employeur de le prouver.
7. Deux exceptions seulement : les documents reçus de l'étranger et ceux destinés à des salariés étrangers. À l'employeur de le prouver.
Trente ans après la loi Toubon, 63 % des Français interrogés pour le ministère de la Culture en souhaitent le renforcement.
8. Trente ans après la loi Toubon, 63 % des Français interrogés pour le ministère de la Culture en souhaitent le renforcement.
L'enquête complète, décisions et articles cités, sur Le Journal LSI.
9. L'enquête complète, décisions et articles cités, sur Le Journal LSI.
Source — Le Journal LSI