L'argument commercial est connu par cœur : l'Allemagne est le premier partenaire de la France, presque personne ne parle allemand, donc l'allemand est une opportunité négligée. Les deux premières propositions sont exactes et chiffrables. La troisième est un raccourci, et les chiffres qui la testent existent.
Cette enquête met face à face deux séries que le marché de la formation ne rapproche jamais : ce que les douanes mesurent des échanges franco-allemands, et ce que l'OCDE mesure de la demande d'allemand sur le marché du travail français. L'écart entre les deux est le vrai sujet.
Il ne conduit pas à la conclusion attendue — ni dans un sens, ni dans l'autre.
L'enquête en 30 secondes
L'Allemagne pèse-t-elle vraiment autant qu'on le dit dans le commerce français ?
Oui, sans discussion possible. La fiche pays de la Direction de la diplomatie économique du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, mise à jour en février 2026 à partir des données des douanes françaises, est sans ambiguïté : l'Allemagne est le premier partenaire commercial de la France, son premier client et son premier fournisseur.
Les volumes de 2025 : 81,5 milliards d'euros d'exportations françaises vers l'Allemagne, 86,8 milliards d'importations, soit 168,3 milliards d'euros d'échanges de biens. Le solde bilatéral reste déficitaire à 5,4 milliards, mais il s'est nettement resserré — il était de 8,4 milliards en 2024 et de 11,8 milliards en 2021. L'Allemagne absorbe 13,6 % des exportations françaises dans le monde et 25,2 % de celles dirigées vers l'Union européenne.
Le chiffre le plus parlant n'est pourtant pas un montant, c'est un décompte d'entreprises. 50 600 opérateurs français ont exporté vers l'Allemagne en 2025, contre 42 500 l'année précédente. Rapporté aux 154 300 exportateurs enregistrés en France cette même année par la direction générale des douanes, cela signifie qu'environ un exportateur français sur trois expédie vers l'Allemagne.
L'implantation suit. Selon les données Eurostat et INSEE OFATS reprises par le ministère, 4 485 filiales d'entreprises françaises sont présentes en Allemagne ; elles emploient 482 740 personnes pour un chiffre d'affaires estimé à 199,6 milliards d'euros. Le stock d'investissements français en Allemagne atteint 68,2 milliards d'euros fin 2024.
L'Allemagne dans le commerce extérieur français
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Total des échanges de biens France-Allemagne en 2025, soit 168,3 milliards exactement
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Opérateurs français ayant exporté vers l'Allemagne en 2025, contre 42 500 en 2024
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Filiales d'entreprises françaises implantées en Allemagne (données 2023)
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Personnes employées par ces filiales françaises en Allemagne
Le marché de l'emploi français demande-t-il de l'allemand ?
Presque pas. Et la mesure est solide, parce qu'elle porte sur des millions d'annonces réelles plutôt que sur des déclarations d'intention.
Le document de travail n° 294 de l'OCDE, publié le 13 juin 2023 par Gabriele Marconi, Loris Vergolini et Francesca Borgonovi, exploite la base d'annonces d'emploi en ligne du Web Intelligence Hub européen pour l'année 2021, dans les vingt-sept États membres de l'Union et au Royaume-Uni. Les auteurs y comptent, pays par pays, la part des offres exigeant au moins une connaissance de cinq langues.
Pour la France, le tableau 3.3 donne : anglais 47,23 %, mandarin 1,59 %, allemand 1,24 %, espagnol 1,21 %. L'allemand y est donc moins demandé que le chinois, et à peine plus que l'espagnol. Sur l'ensemble de l'échantillon, l'allemand est explicitement exigé dans 892 281 annonces, soit 1,7 % du total.
Hors Allemagne et Autriche, un seul pays fait exception : le Luxembourg, où 17,69 % des annonces réclament de l'allemand, suivi de la Belgique à 7,40 %. La France n'est pas un marché d'allemand — le marché d'allemand, c'est l'Allemagne, où 97,08 % des annonces exigent la langue, la plupart du temps de manière implicite puisque 95 % d'entre elles sont rédigées en allemand.
Une précaution s'impose sur ce chiffre de 1,24 %. Il agrège les annonces qui exigent explicitement l'allemand et celles qui sont rédigées en allemand. Il ne capte pas les postes où la langue est utile sans être écrite dans l'annonce, ni le recrutement de PME qui passe par le réseau plutôt que par une plateforme. C'est une borne basse mesurée, pas la vérité complète du marché — mais c'est la seule borne mesurée dont on dispose.
Offres d'emploi en ligne publiées en France exigeant une langue, 2021
Combien de Français apprennent encore l'allemand, et depuis quand cela baisse-t-il ?
Deux sources publiques répondent, et elles ne pointent pas dans la même direction. Il faut publier les deux.
La note d'information n° 25.35 de la DEPP, parue en juin 2025, mesure la rentrée 2024 dans le second degré français. L'allemand y recule à tous les niveaux : 12,5 % des collégiens l'étudient, contre 14,6 % en 2020 et 14,7 % en 2010 ; 17,6 % des lycéens de la voie générale et technologique, contre 20,5 % en 2020 et 22,1 % en 2010 ; 3,8 % des lycéens professionnels, contre 4,1 % en 2020. Dans le même temps, l'espagnol progresse et l'italien reste stable. La DEPP est explicite : « l'allemand recule aussi bien au collège qu'au lycée ».
L'enquête Deutsch als Fremdsprache weltweit, coordonnée par le Goethe-Institut sous l'égide du ministère fédéral allemand des Affaires étrangères et publiée en juin 2020, dit l'inverse — sur une autre période. Elle recense 1,19 million d'apprenants d'allemand en France, contre un million lors de la vague précédente de 2015, dont 97 % dans le système scolaire. Le rapport attribue cette hausse à une progression « remarquable » dans le premier degré au cours des trois années précédentes.
L'écart entre les deux séries n'est pas une contradiction : c'est une différence de période et de périmètre. La vague allemande compare 2015 à 2020 et compte tous les apprenants, y compris le primaire, où l'allemand a effectivement progressé — 3,3 % des élèves de l'élémentaire en 2024 selon la DEPP, deuxième langue derrière l'anglais. La note française compare 2020 à 2024 et mesure des taux dans le second degré. Les deux peuvent être vraies : gain récent en bas, érosion continue au milieu.
Ce que les deux sources partagent, en revanche, est un constat d'échec politique. L'article 10 du traité d'Aix-la-Chapelle, signé le 22 janvier 2019, engage la France et l'Allemagne à augmenter le nombre d'élèves et d'étudiants apprenant la langue du partenaire. Sept ans plus tard, la part des germanistes a perdu deux points au collège et trois points au lycée général et technologique.
Élèves étudiant l'allemand dans le second degré français
Pourquoi l'allemand est-il devenu une langue socialement marquée ?
Sur ce point, l'administration française et l'administration allemande disent la même chose, à cinq ans d'intervalle et sans se citer.
La DEPP, en juin 2025, isole l'allemand comme le seul cas où l'origine sociale détermine le choix de la langue : « les différences dans l'apprentissage des langues vivantes liées à l'origine sociale des élèves ne concernent pas le choix des langues étudiées, sauf l'allemand qui apparaît très socialement marqué ». L'explication tient largement aux classes bilangues de sixième, qui accueillent davantage d'élèves de milieux très favorisés et où l'allemand est souvent choisi.
Le rapport allemand de 2020 formule le même diagnostic en termes de réputation : l'allemand « a toujours la réputation d'être une langue difficile et élitiste », et cette image conduit les élèves les plus fragiles à se tourner vers l'espagnol, jugé plus accessible. Le même texte ajoute une observation que peu de brochures reprennent : en France domine largement l'idée que maîtriser une seule langue étrangère — l'anglais, dans l'immense majorité des cas — suffit amplement.
Un détail chiffré donne la mesure de l'effort de promotion consenti face à cette tendance : la brochure L'allemand, un plus, produite par les partenaires de la coopération franco-allemande, est distribuée dans les établissements français par l'Éducation nationale à environ 400 000 exemplaires par an. Le marquage social, lui, n'a pas bougé.
Une exception mérite d'être notée, parce qu'elle éclaire tout le reste. Dans les académies frontalières de l'Allemagne, le marquage social disparaît : à Nancy-Metz, 55,4 % des lycéens de milieux très favorisés étudient l'allemand, contre 57,4 % de ceux issus de milieux défavorisés. Là où la langue sert à travailler, elle cesse d'être un signe de distinction.
Le Mittelstand parle-t-il vraiment allemand, ou est-ce un argument de vente ?
Il parle allemand, et c'est mesurable. Les données de l'OCDE montrent que 95 % des annonces publiées en ligne en Allemagne en 2021 étaient rédigées en allemand, et que 97,08 % exigeaient la langue d'une manière ou d'une autre. Sur ce point précis, l'argument commercial est exact : travailler en Allemagne sans allemand relève de l'exception, y compris dans une économie ouverte.
Le test décisif se joue donc à la frontière. L'INSEE l'a mené, dans son analyse Grand Est n° 167 publiée en octobre 2023. En 2019, 183 000 résidents du Grand Est travaillaient dans un pays voisin, dont 48 000 en Allemagne. Sur vingt ans, tous les flux frontaliers ont progressé — sauf un. Le Luxembourg gagne 140 % de travailleurs frontaliers français, la Belgique 82 %, la Suisse 22 %. L'Allemagne en perd 17 %.
Le détail est plus sévère encore. Le flux d'ouvriers non qualifiés du Grand Est vers l'Allemagne est passé de 16 500 à 8 200 personnes en vingt ans, soit une division par deux, quand la part des frontaliers diplômés du supérieur passait de 16 % à 38 % — une montée en qualification captée pour moitié par le Luxembourg.
Autrement dit : sur le seul territoire français où l'allemand est une langue de travail quotidienne, la demande d'emploi allemande a reculé pendant que ses voisines explosaient. Le « marché sous-estimé » existe, il est réel, et il rétrécit là où il est le plus facilement mesurable.
Que valent les certifications Goethe, et combien coûtent-elles ?
Le Goethe-Zertifikat est la certification de référence, adossée aux niveaux du Cadre européen commun de référence pour les langues et découpée en quatre modules — compréhension écrite, compréhension orale, expression écrite, expression orale — que la plupart des centres permettent de repasser séparément.
Son prix est fixé localement par chaque centre d'examen, ce qui produit des écarts considérables sur un territoire pourtant homogène. Le Centre franco-allemand de Rennes affiche 180 € pour les niveaux A1 à B1, 190 € pour le B2, 210 € pour le C1 et 260 € pour le C2 lors de la session de mai 2026. Le Centre culturel franco-allemand de Nantes pratique 195 € pour le B1 et 210 € pour le B2. En Allemagne, les tarifs du Goethe-Institut affichés pour 2026 s'échelonnent de 155 € pour le A1 à 359 € pour le C2.
Comptez donc de 180 à 260 euros pour une certification en France, contre 15 à 50 euros pour un examen HSK de chinois. L'écart ne mesure pas la difficulté des langues : il mesure des modèles économiques opposés, l'un subventionné par un État qui promeut sa langue à bas prix, l'autre facturé au coût complet par un institut culturel.
Un autre dispositif, plus discret, produit des volumes que le Goethe-Zertifikat n'atteint pas en France : le Deutsches Sprachdiplom. Le DSD I, repris en 2006 par le système scolaire français, rassemble environ 37 000 candidats par an depuis 2015 selon le rapport allemand. Le DSD II, de niveau B2-C1, n'est proposé que dans vingt et un établissements français, et le rapport note que les inscriptions comme les diplômes obtenus y sont en léger recul.
Ce que cette enquête n'a pas pu établir
Quatre limites, et elles portent toutes sur le même point aveugle.
Les données d'annonces en ligne de l'OCDE datent de 2021 et ne couvrent que les offres publiées sur des plateformes. Elles sous-représentent structurellement le recrutement des PME par cooptation, précisément le segment où l'argument du Mittelstand prend son sens. Un poste franco-allemand pourvu par réseau n'apparaît dans aucune base.
Aucune statistique publique française ne relie le niveau d'allemand d'un actif à son salaire, à son accès à l'emploi ou à sa mobilité. L'argument de la « différenciation sur le marché du travail » n'est ni confirmé ni infirmé : il n'est pas mesuré.
La DEPP publie des parts d'élèves germanistes, pas des effectifs bruts par langue pour l'allemand. Les évolutions citées ici sont des points de pourcentage, dans un second degré dont la démographie a elle-même bougé.
Enfin, l'enquête allemande Deutsch als Fremdsprache weltweit est quinquennale et sa dernière édition publique remonte à 2020. Le chiffre de 1,19 million d'apprenants français décrit une situation antérieure à toutes les évolutions relevées par la DEPP entre 2020 et 2024.
FAQ
L'Allemagne est-elle toujours le premier partenaire commercial de la France ?
Oui. Selon la fiche pays du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères de février 2026, établie à partir des données douanières, l'Allemagne est à la fois le premier client et le premier fournisseur de la France, avec 168,3 milliards d'euros d'échanges de biens en 2025 et 13,6 % des exportations françaises mondiales.
Combien d'offres d'emploi françaises demandent l'allemand ?
1,24 % des offres publiées en ligne en France en 2021, selon le document de travail n° 294 de l'OCDE exploitant la base européenne d'annonces d'emploi. C'est moins que le mandarin (1,59 %) et à peine plus que l'espagnol (1,21 %), pour un anglais demandé dans 47,23 % des offres. Cette mesure ne capte que les annonces en ligne.
Combien coûte un examen Goethe-Zertifikat en France ?
Entre 180 € et 260 € selon le niveau et le centre. Le Centre franco-allemand de Rennes facture 180 € de A1 à B1, 190 € le B2, 210 € le C1 et 260 € le C2 ; le centre de Nantes 195 € le B1 et 210 € le B2. Chaque centre agréé fixe son tarif : il n'existe pas de prix national unique.
L'allemand recule-t-il dans les écoles françaises ?
Dans le second degré, oui. La DEPP mesure 12,5 % de collégiens germanistes en 2024 contre 14,6 % en 2020, et 17,6 % de lycéens de la voie générale et technologique contre 20,5 %. Le premier degré fait exception, avec 3,3 % des élèves de l'élémentaire et une progression relevée par le rapport allemand de 2020.
L'enquête en slides









