En commençant l'arabe, je croyais apprendre des mots. Cinq, pour être exact : كتب kataba, « il a écrit » ; كتاب kitāb, « livre » ; كاتب kātib, « écrivain » ; مكتب maktab, « bureau » ; مكتبة maktaba, « bibliothèque » ou « librairie ». Puis j'ai vu ce que tout débutant finit par voir : les trois mêmes consonnes, ك — ت — ب, k — t — b, dans le même ordre, sous cinq habillages différents. Je ne mémorisais pas cinq mots. J'apprenais un système pour en fabriquer et pour les relier.

L'idée qui vient ensuite est séduisante. Si une langue est une machine à produire du sens avec peu de pièces, alors elle ressemble au droit, à la comptabilité, au code informatique : des dispositifs qui prennent une réalité immense et désordonnée, et qui la rendent maniable avec quelques éléments et quelques règles. De là à dire que la langue est un « système de pensée », il n'y a qu'un pas.

Cette enquête regarde si ce pas est permis. Elle confronte l'intuition de l'apprenant à la linguistique formelle, aux expériences de psycholinguistique menées sur l'arabe et l'hébreu, aux tests de la relativité linguistique et aux neurosciences du langage. Le résultat est moins flatteur que le slogan, et plus intéressant.

Que se passe-t-il exactement entre kataba, kitāb et maktaba ?

La plupart des langues européennes construisent leurs mots en file indienne : un radical, puis des éléments accrochés devant ou derrière, comme dans écri-re, écri-vain, écri-ture. L'arabe procède autrement. Il entrelace deux éléments discontinus : une racine, faite le plus souvent de trois consonnes, et un schème, c'est-à-dire un gabarit de voyelles et de positions dans lequel ces consonnes viennent se loger.

La racine porte une famille de sens possibles. Le schème dit quelle sorte de mot on fabrique : un verbe, un nom d'agent, un nom de lieu, pour reprendre les catégories des grammaires de référence comme celle de Karin Ryding. Avec k-t-b, cela donne :

  • kataba (كتب), schème du verbe à l'accompli : « il a écrit » ;
  • kitāb (كتاب), schème nominal : « livre » ;
  • kātib (كاتب), schème du participe actif, donc de l'agent : « celui qui écrit », l'écrivain ;
  • maktab (مكتب), schème du nom de lieu : « là où l'on écrit », le bureau ;
  • maktaba (مكتبة), le même schème de lieu augmenté d'une terminaison féminine : la bibliothèque, la librairie.

Le schème est aussi productif que la racine. Sami Boudelaa et William Marslen-Wilson, qui étudient ce système depuis le début des années 2000, entre Cambridge et l'université des Émirats arabes unis, prennent l'exemple du gabarit de l'agent : appliqué à k-t-b, il donne kātib, « celui qui écrit » ; appliqué à k-t-m, « cacher », il donne kātim, « celui qui cache ». Leur liste des mots tirés de k-t-b va d'ailleurs plus loin que celle du débutant : kātaba, « correspondre avec quelqu'un », maktūb, « ce qui est écrit », le destin, kuttāb, l'école coranique.

La description formelle de ce mécanisme date de 1981. Dans un article de la revue Linguistic Inquiry devenu un classique, le linguiste John McCarthy propose de représenter le mot arabe sur plusieurs étages : les consonnes de la racine sur l'un, les voyelles sur un autre, et entre les deux un squelette de positions qui indique où placer chaque son. Les linguistes parlent depuis de morphologie non concaténative : les morceaux du mot ne se suivent pas, ils se superposent.

Deux précautions s'imposent. La racine n'est pas un mot : k-t-b ne se prononce pas et n'existe qu'habillée d'un schème. Et le système ne couvre pas tout le lexique. Boudelaa et Marslen-Wilson rappellent qu'il existe en arabe un ensemble fermé d'environ 120 noms dits primitifs, comme qird, « singe », qui ne dérivent d'aucun verbe. « Une grande partie de la morphologie », donc — pas toute.

Combien de racines faut-il pour fabriquer une langue ?

Moins qu'on ne l'imagine. Les grands dictionnaires arabes classent traditionnellement leur vocabulaire par racine, ce qui permet de les compter. Dans une étude publiée en 2023 dans la revue Languages, Ebtihal Mustafa et Karim Bouzoubaa récapitulent les décomptes de cinq dictionnaires, du Ṣiḥāḥ médiéval au dictionnaire contemporain al-Muʿāṣir.


Nombre de racines recensées dans cinq grands dictionnaires arabes

Source — Mustafa, E. et Bouzoubaa, K., A Bi-Gram Approach for an Exhaustive Arabic Triliteral Roots Lexicon, revue Languages, vol. 8, n° 1, article 83, publié le 13 mars 2023 (tableau 1). Racines à trois, quatre et cinq consonnes additionnées.

Le Lisān al-ʿArab, le grand dictionnaire classique d'Ibn Manẓūr, contient selon ce tableau 9 273 racines, dont 6 538 à trois consonnes, soit 71 % du total. Le Tāj al-ʿArūs, le plus vaste, en compte 11 978. Le dictionnaire contemporain n'en retient que 4 919.

Deux sources divergent ici, légèrement. Un jeu de données ouvert publié en 2026, lisan345, extrait les racines du même Lisān al-ʿArab à partir de son édition numérisée. Nous avons compté ses fichiers ligne à ligne : 6 529 racines à trois consonnes, 2 551 à quatre et 183 à cinq, soit 9 263 — dix de moins que le chiffre publié en 2023. L'écart est minime, et les deux décomptes ne partent pas de la même édition : l'un cite l'édition imprimée de 1981, l'autre une version numérisée. L'ordre de grandeur, lui, ne bouge pas : moins de dix mille racines pour le plus célèbre dictionnaire de la langue.

Le plus frappant est ce que la langue n'utilise pas. Avec 28 lettres, on peut former 21 952 combinaisons de trois consonnes. Le Tāj al-ʿArūs n'en exploite que 7 597, soit 34,6 %. Pour les racines à quatre consonnes, la proportion tombe à 0,74 %. Le système est donc très loin d'être saturé : il laisse en réserve près des deux tiers de ses combinaisons les plus simples. C'est d'ailleurs l'objet de l'étude, qui inventorie ces racines disponibles pour forger des termes scientifiques nouveaux sans recourir à l'emprunt.

La racine existe-t-elle dans la tête des locuteurs, ou seulement dans les grammaires ?

C'est la question qui sépare une jolie description d'un fait cognitif. Une racine pourrait n'être qu'un outil de classement inventé par les grammairiens, sans aucune réalité pour celui qui parle. Les psycholinguistes ont une méthode pour trancher : l'amorçage. On présente un premier mot, puis un second, et l'on mesure le temps que met le participant à reconnaître le second. S'il va plus vite quand les deux mots partagent un élément, c'est que cet élément est traité comme une unité.

Les premiers résultats de ce type viennent de l'hébreu, autre langue sémitique, avec les travaux de Ram Frost, Kenneth Forster et Avital Deutsch publiés en 1997. Pour l'arabe, la série d'expériences la plus complète est celle de Boudelaa et Marslen-Wilson, parue en 2015 dans Language, Cognition and Neuroscience. Les participants entendent un mot, puis doivent décider si une suite de lettres affichée à l'écran est un mot de la langue. Chacune des cinq expériences mobilise quarante volontaires de 16 à 20 ans, du même profil que les lycéens de Tataouine, dans le sud de la Tunisie, recrutés pour la première.

La troisième expérience compare trois situations à une amorce sans rapport. Dans la première, les deux mots partagent une racine et un sens proche : mumtiʿ, « agréable », puis mutʿa, « plaisir ». Dans la deuxième, ils partagent la racine mais plus le sens : matāʿ, « marchandise », puis mutʿa. Dans la troisième, ils partagent le sens sans la racine : ladhdha, « jouissance », puis mutʿa.


Temps gagné pour reconnaître un mot arabe, selon ce qu'il partage avec le mot entendu juste avant

Source — Boudelaa, S. et Marslen-Wilson, W. D., Structure, form, and meaning in the mental lexicon: evidence from Arabic, Language, Cognition and Neuroscience, vol. 30, n° 8, 2015, expérience 3 (40 participants, 24 mots cibles). Gain mesuré par rapport à une amorce sans rapport (603 ms en moyenne).

Le résultat est net. Partager la racine fait gagner 54 millisecondes quand le sens est proche, et 51 quand il ne l'est plus. Partager seulement le sens n'en fait gagner que 21, un écart que les auteurs ne distinguent pas statistiquement de zéro. L'amorçage, écrivent-ils, est « aussi fort » dans le deuxième cas que dans le premier. Le cerveau d'un arabophone repère la racine même quand elle n'aide plus à comprendre. La quatrième expérience, menée sur des verbes, donne le même classement : 56, 40 et 25 millisecondes.

Ce point corrige la version naïve de l'intuition de l'apprenant. La racine n'est pas une étiquette de sens fiable : c'est une unité de forme que la langue recycle, et dont le sens d'origine s'efface parfois. De ʿ-q-l, la racine de ʿaql, « esprit », l'arabe tire aussi iʿtiqāl, « emprisonnement ». Deviner un mot par sa racine fonctionne souvent. Pas toujours.

Deux autres types de preuves convergent. Côté pathologie, Jean-François Prunet, Renée Béland et Ali Idrissi ont analysé en 2000 les erreurs d'interversion de sons d'un patient aphasique : ils en concluent que les racines sont accessibles comme des unités morphologiques indépendantes, et que les jeux de langage et les lapsus documentés par ailleurs mènent à la même conclusion. Côté apprentissage, une étude de 2017 de Freynik, Gor et O'Rourke montre que des anglophones qui apprennent l'arabe présentent eux aussi un amorçage par la racine, qui ne s'explique ni par le sens ni par la ressemblance sonore. Malgré la distance entre les deux langues, concluent les auteurs, ces apprenants organisent leur lexique arabe d'une manière similaire à celle des natifs.

L'impression du débutant — voir apparaître une architecture — correspond donc à quelque chose de mesurable. Elle ne raccourcit pas le chantier pour autant. Le Foreign Service Institute, l'école de langues de la diplomatie américaine, range l'arabe dans sa catégorie IV, celle des langues « super-difficiles » pour un anglophone, avec le chinois, le japonais et le coréen : 2 200 heures de cours, soit 88 semaines, pour atteindre une compétence professionnelle, contre 1 100 heures pour une langue de catégorie III comme le russe.


Savez-vous lire un mot arabe que vous n'avez jamais vu ?

  1. 1. La racine d-r-s porte l'idée d'étudier. Coulée dans le schème du lieu (ma--a-a), elle donne madrasa. C'est…

  2. 2. La racine l-ʿ-b porte l'idée de jouer. Coulée dans le schème de l'agent (-ā-i-), elle donne lāʿib. C'est…

  3. 3. La racine ṭ-b-kh porte l'idée de cuisiner. Coulée dans le schème du lieu, elle donne maṭbakh. C'est…

  4. 4. La racine k-t-m porte l'idée de cacher. Coulée dans le schème de l'agent, elle donne kātim. C'est…

  5. 5. Le piège. La racine ʿ-q-l donne ʿaql, l'esprit, la raison. Elle donne aussi iʿtiqāl, qui signifie…

Répondez aux 5 questions pour obtenir le résultat.

Source — Schèmes du nom de lieu et du participe actif : Ryding, K. C., A Reference Grammar of Modern Standard Arabic, Cambridge University Press, 2005. Exemples kātim et iʿtiqāl : Boudelaa et Marslen-Wilson, Language, Cognition and Neuroscience, 2015.

Toutes les langues fabriquent-elles de l'infini avec du fini ?

Oui, et c'est l'une des rares propriétés que les linguistes accordent à toutes. Wilhelm von Humboldt l'écrivait en 1836 : la langue doit faire « un usage infini de moyens finis ». Noam Chomsky reprend la formule en 1965 dans Aspects of the Theory of Syntax. L'article qu'il cosigne en 2002 dans Science avec Marc Hauser et Tecumseh Fitch place la récursivité, c'est-à-dire la capacité d'emboîter une structure dans une structure de même type, au cœur de la faculté de langage.

Le phénomène joue à deux étages. C'est ce que Charles Hockett décrit en 1960, dans Scientific American, sous le nom de dualité de structuration : des sons qui ne signifient rien se combinent en unités qui signifient quelque chose, et ces unités se combinent à leur tour en énoncés.

Le premier étage est étonnamment pauvre. Le World Atlas of Language Structures compare les inventaires de consonnes de plusieurs centaines de langues : ils vont de 6 consonnes en rotokas, langue de Papouasie-Nouvelle-Guinée, à 122 en !xóõ, langue du Botswana riche en clics, avec une moyenne de 22,7 sur 562 langues. Pour les timbres de voyelles, la moyenne est juste en dessous de 6, avec un minimum de 2 et un maximum de 14. La langue typique se contente donc d'une trentaine de briques sonores, la plus fournie n'en aligne guère plus d'une centaine, et toutes disent ce que leurs locuteurs ont à dire.

Ce que l'arabe a de particulier n'est donc pas de faire beaucoup avec peu. C'est de le faire à découvert. En français, le lien entre écrire, scribe, bureau et bibliothèque est enfoui sous des siècles d'emprunts au latin et au grec. En arabe, il est inscrit dans les consonnes. Le mécanisme n'est pas d'une autre nature ; il est plus visible, et c'est ce qui le rend si frappant pour un débutant.

Le droit, la comptabilité et le code fonctionnent-ils vraiment comme une grammaire ?

L'analogie a un fondement philosophique sérieux. Dans The Construction of Social Reality, paru en 1995, John Searle appelle « faits institutionnels » les réalités qui n'existent que parce que nous nous accordons à les reconnaître. Leur formule tient en une ligne : X compte comme Y dans le contexte C. L'encyclopédie de philosophie de Stanford reprend ses exemples : un morceau de papier émis par l'institution habilitée compte comme de la monnaie aux États-Unis ; une ligne de pierres compte comme une frontière dans un village. Une fois le statut accepté collectivement, il crée des droits, des permissions et des obligations bien réels.

Une monnaie, un contrat, une entreprise, une frontière : ce sont des constructions humaines, et elles organisent pourtant une partie du monde matériel. Et chacun de ces systèmes obéit à la même économie que la grammaire : peu d'éléments, beaucoup de combinaisons.

  • Le droit. Le Code civil promulgué le 21 mars 1804 réunit 36 lois et 2 281 articles pour régler les personnes, les biens et la propriété.
  • La comptabilité. En 1494, Luca Pacioli publie dans sa Summa de arithmetica la première description imprimée de la comptabilité en partie double, que les marchands vénitiens pratiquaient déjà largement : une poignée de conventions pour enregistrer n'importe quel échange.
  • Le code. Le langage Python, dans sa version 3.14, repose sur 35 mots-clés réservés, plus 4 mots-clés contextuels. Avec des vocabulaires aussi réduits, on bâtit des édifices gigantesques : le noyau Linux 6.13, écrit pour l'essentiel en C, comptait 39 819 522 lignes à sa sortie, le 20 janvier 2025, commentaires et documentation compris.

L'analogie a pourtant trois limites, et elles comptent.

La première : une grammaire n'a jamais été promulguée. Le Code civil a une date et des rédacteurs, Python a un document de référence. Personne n'a rédigé les schèmes de l'arabe ; les grammairiens les ont décrits après coup, et les enfants les acquièrent sans qu'on les leur enseigne.

La deuxième renverse la comparaison. Pour Searle, la langue n'est pas une institution parmi d'autres : toute la réalité institutionnelle est créée et maintenue par des déclarations, donc par des actes de langage. Le droit et la monnaie ne ressemblent pas à la langue par hasard. Ils sont faits avec elle.

La troisième vient des neurosciences. Selon la synthèse publiée dans Nature en 2024 par Evelina Fedorenko, Steven Piantadosi et Edward Gibson, le raisonnement mathématique et logique et le traitement du code informatique mobilisent un réseau cérébral distinct de celui du langage. Code et grammaire se ressemblent sur le papier. Dans le cerveau, lire un programme n'est pas lire une phrase.

Une langue enferme-t-elle celui qui la parle ?

C'est la thèse que l'on prête à Benjamin Lee Whorf. Dans un article de 1940 pour la revue du MIT, il écrit que nous découpons la nature selon les lignes tracées par nos langues maternelles. Poussée à bout, l'idée fait de chaque langue une prison : on ne penserait que ce que sa grammaire permet.

Roman Jakobson lui a opposé en 1959 une formule plus sobre, et plus solide : « Les langues diffèrent essentiellement par ce qu'elles doivent exprimer, et non par ce qu'elles peuvent exprimer. » L'arabe en donne un bon exemple. Son verbe marque le genre du sujet : kataba, « il a écrit », katabat, « elle a écrit ». Il possède aussi un duel : là où le français dit « ils ont écrit » sans préciser combien, l'arabe standard distingue katabā, « ils ont écrit, à deux », du pluriel. Tout peut se dire dans les deux langues. Ce qui change, c'est ce qu'on ne peut pas taire.

Reste à savoir si ces obligations laissent une trace hors du langage. L'expérience la plus citée est celle de Jonathan Winawer et de ses collègues, publiée en 2007 dans les PNAS. Le russe impose deux mots pour le bleu, siniy pour le foncé et goluboy pour le clair. Vingt-six russophones et vingt-quatre anglophones, testés au MIT, doivent dire laquelle de deux pastilles bleues est identique à une troisième. Pour les teintes les plus voisines, les russophones répondent 124 millisecondes plus vite quand les deux pastilles tombent de part et d'autre de la frontière entre leurs deux mots. Les anglophones ne montrent aucun avantage de ce type. L'avantage résiste à une tâche parasite spatiale (109 millisecondes), mais il disparaît, et tend même à s'inverser (−64 millisecondes), quand on occupe les participants à répéter mentalement une suite de chiffres. La langue intervient donc en direct dans la tâche ; elle n'a pas remodelé la vision.

Sur ce terrain, les sources se contredisent franchement. En 2020, Jasna Martinovic, Galina Paramei et Joseph MacInnes reprennent les mêmes tâches et ne retrouvent pas l'avantage de vitesse à la frontière siniy / goluboy ; ils concluent que les « bleus russes » sont moins bien structurés qu'on ne le pensait. Même scénario pour une autre expérience célèbre : en 2001, Lera Boroditsky rapportait que les locuteurs du mandarin, qui parle aussi du temps à la verticale, pensent le temps autrement que les anglophones. En 2007, Jenn-Yeu Chen fait état de quatre tentatives de réplication sans succès, David January et Edward Kako de six. Chen ajoute un argument de fond : d'après ses relevés, les sinophones emploient les métaphores horizontales du temps plus souvent que les verticales. L'explication la plus plausible de ces écarts tient à la méthode : des effets de quelques dizaines de millisecondes, mesurés sur de petits groupes, dépendent fortement du matériel et de la consigne.

Le bilan le plus équilibré reste celui de Terry Regier et Paul Kay, en 2009 : pour la couleur, Whorf avait « à moitié raison ». La langue influence la perception surtout dans la moitié du champ visuel, et le découpage des couleurs obéit à la fois à des forces universelles et à des forces propres à chaque langue. Une langue n'est pas une prison mentale. Elle fournit des outils, et ces outils laissent une empreinte modeste, variable, que l'on fait disparaître en occupant la mémoire verbale.

Pense-t-on vraiment avec sa langue ?

C'est la dernière marche, et c'est celle où le slogan trébuche. Si la langue était le support de la pensée, perdre la langue devrait faire perdre la pensée. Ce n'est pas ce qu'on observe. Evelina Fedorenko et Rosemary Varley ont rassemblé en 2016 les données sur l'aphasie globale, qui prive presque entièrement de la compréhension et de la production du langage : ces patients restent capables d'additionner et de soustraire, de résoudre des problèmes de logique, de se représenter ce que pense autrui, d'apprécier la musique et de s'orienter. À l'inverse, chez l'adulte sain, les régions cérébrales du langage s'activent pour comprendre une phrase, pas pour faire un calcul.

L'article de Nature de 2024 en tire la conclusion : le langage n'apparaît pas comme un préalable à la pensée complexe. Il est « un outil puissant pour la transmission du savoir culturel », qui reflète la sophistication de la cognition humaine plutôt qu'il ne la produit.

Le mot juste est peut-être celui de Michael Frank et de ses collègues, à propos des Pirahã d'Amazonie, dont la langue ne possède aucun terme pour une quantité exacte, pas même pour « un ». Les Pirahã apparient sans erreur de grandes quantités d'objets tant que ceux-ci restent sous leurs yeux, et échouent dès que la tâche fait appel à la mémoire. Les mots de nombre, concluent les auteurs, ne changent pas notre représentation des quantités : ils sont une technologie cognitive, qui permet de garder la trace d'un nombre exact à travers le temps et l'espace.

« La langue est un système de pensée » est donc faux si l'on entend que l'on pense avec elle, et qu'une autre grammaire donnerait un autre esprit. La phrase redevient juste si l'on entend autre chose : la langue est un système que des humains ont construit sans plan, que l'on peut penser pour lui-même, et qui rend la pensée transmissible. Une civilisation fonctionne en grande partie ainsi. Elle invente des règles abstraites, puis des millions de personnes agissent comme si ces règles étaient réelles, et elles le deviennent.

Apprendre une langue, ce n'est donc pas seulement apprendre à nommer ce qui compose le monde. C'est entrer dans l'une des architectures que les humains ont inventées pour le rendre partageable — et, derrière les mots, retrouver notre obstination à transformer le chaos en systèmes.

Ce que cette enquête n'a pas pu établir

Cinq limites doivent être posées.

Les expériences d'amorçage reposent sur de petits effectifs, quarante participants par expérience, tous de jeunes Tunisiens de 16 à 20 ans scolarisés en arabe standard. Or l'arabe standard n'est la langue maternelle de personne. Les auteurs indiquent avoir retrouvé des effets très proches dans un dialecte du sud tunisien, mais la généralisation à l'ensemble des variétés de l'arabe reste à faire.

Le bénéfice pédagogique des racines est discuté. Une synthèse de 2022 rapporte une thèse soutenue à Boston en 2008 : sur 109 débutants, ceux qui avaient reçu un enseignement explicite des racines et des schèmes inféraient nettement mieux le sens de mots inconnus quand la racine leur était fournie. La même synthèse rapporte la position inverse de Karin Ryding, qui recommande de construire d'abord un vocabulaire de base et de différer la morphologie dérivationnelle. Cette enquête n'a identifié aucune étude portant sur des apprenants francophones, ni aucune mesure d'un gain en heures.

Compter les racines d'un dictionnaire ne dit rien de l'usage. Une racine recensée peut n'avoir produit qu'un mot rare, et aucune des deux sources utilisées ne pondère les racines par leur fréquence.

Aucune étude identifiée par cette enquête ne teste l'hypothèse qui intéresserait le plus l'apprenant : savoir si le système des racines modifie la manière dont les arabophones classent ou mémorisent le monde. Les expériences de relativité linguistique citées portent sur la couleur, le temps et le nombre, dans d'autres langues, et plusieurs n'ont pas été reproduites.

Enfin, le rapprochement entre la grammaire, le droit, la comptabilité et le code relève d'une lecture philosophique, celle de Searle, discutée au sein même de l'ontologie sociale. Il éclaire. Il ne se mesure pas.

FAQ

Qu'est-ce qu'une racine trilitère en arabe ?

C'est une suite de trois consonnes, comme k-t-b, qui porte une famille de sens et ne se prononce jamais seule. Elle se combine à un schème, un gabarit de voyelles et de positions, pour former un mot : kataba (il a écrit), kitāb (livre), kātib (écrivain), maktab (bureau). Les linguistes parlent de morphologie non concaténative, décrite formellement par John McCarthy en 1981.

Combien de racines compte la langue arabe ?

Cela dépend du dictionnaire. Le Lisān al-ʿArab en contient 9 273 selon une étude de 2023, et 9 263 selon un jeu de données de 2026, dont environ 6 500 à trois consonnes. Le Tāj al-ʿArūs en recense 11 978, un dictionnaire contemporain 4 919. Sur les 21 952 combinaisons possibles de trois consonnes, le plus vaste dictionnaire n'en utilise que 34,6 %.

Connaître les racines permet-il de deviner le sens des mots arabes ?

Souvent, pas toujours. Les schèmes sont réguliers : le gabarit du lieu donne maktab (bureau) ou madrasa (école), celui de l'agent donne kātib (écrivain). Mais le sens d'une racine peut s'effacer : de ʿ-q-l viennent ʿaql (esprit) et iʿtiqāl (emprisonnement). Les expériences montrent d'ailleurs que le cerveau reconnaît la racine même quand le sens n'a plus de rapport.

La langue que l'on parle détermine-t-elle la façon de penser ?

Non, pas au sens fort. Les effets mesurés sont faibles, de l'ordre de quelques dizaines de millisecondes, disparaissent quand on occupe la mémoire verbale, et plusieurs n'ont pas été reproduits. Des patients privés de langage par une aphasie globale continuent de calculer et de raisonner. La langue impose ce qu'il faut exprimer, et sert surtout à transmettre la pensée.


L'enquête en slides

En arabe, trois consonnes suffisent à fabriquer écrire, livre, écrivain, bureau et bibliothèque. Ce n'est pas du vocabulaire : c'est un système.
1. En arabe, trois consonnes suffisent à fabriquer écrire, livre, écrivain, bureau et bibliothèque. Ce n'est pas du vocabulaire : c'est un système.
La racine k-t-b porte l'idée d'écrire. On la coule dans un gabarit, le schème : kataba, il a écrit ; kitab, le livre ; maktab, le bureau.
2. La racine k-t-b porte l'idée d'écrire. On la coule dans un gabarit, le schème : kataba, il a écrit ; kitab, le livre ; maktab, le bureau.
Le Lisan al-Arab, le plus célèbre dictionnaire arabe, recense 9 273 racines. Moins de dix mille, pour toute une langue classique.
3. Le Lisan al-Arab, le plus célèbre dictionnaire arabe, recense 9 273 racines. Moins de dix mille, pour toute une langue classique.
Sur 21 952 combinaisons possibles de trois consonnes, le plus vaste dictionnaire n'en utilise que 7 597. Près des deux tiers restent en réserve.
4. Sur 21 952 combinaisons possibles de trois consonnes, le plus vaste dictionnaire n'en utilise que 7 597. Près des deux tiers restent en réserve.
Ce n'est pas qu'une astuce de grammairien : entendre un mot de la même racine fait gagner 54 millisecondes pour reconnaître le suivant.
5. Ce n'est pas qu'une astuce de grammairien : entendre un mot de la même racine fait gagner 54 millisecondes pour reconnaître le suivant.
Le gain reste de 51 millisecondes quand les deux mots n'ont plus aucun rapport de sens. Le cerveau repère la racine pour elle-même.
6. Le gain reste de 51 millisecondes quand les deux mots n'ont plus aucun rapport de sens. Le cerveau repère la racine pour elle-même.
Une langue n'est pas une prison pour autant. Ses effets mesurés sur la perception sont faibles, et plusieurs n'ont pas été reproduits.
7. Une langue n'est pas une prison pour autant. Ses effets mesurés sur la perception sont faibles, et plusieurs n'ont pas été reproduits.
Des patients qui ont perdu le langage continuent de calculer et de raisonner. La langue transmet la pensée, elle ne la fabrique pas.
8. Des patients qui ont perdu le langage continuent de calculer et de raisonner. La langue transmet la pensée, elle ne la fabrique pas.
L'enquête complète, chiffres et sources, sur Le Journal LSI.
9. L'enquête complète, chiffres et sources, sur Le Journal LSI.
Source — Le Journal LSI