En 184, en Chine, des insurgés reconnaissables à leurs coiffes jaunes se soulèvent contre l'ordre des Han. En 2018, en France, un mouvement social fait d'un autre vêtement jaune son symbole. Non : les Gilets jaunes ne sont évidemment pas les Turbans jaunes. Les contextes, les revendications et les sociétés n'ont rien de comparable. Mais ce rapprochement fait apparaître quelque chose que j'aime énormément travailler avec mes étudiants en géopolitique : l'histoire ne se répète pas exactement, et pourtant certains problèmes humains reviennent avec une régularité assez troublante.

Deux histoires totalement différentes, donc. Et derrière elles, des questions très anciennes. Que se passe-t-il lorsqu'une partie de la population considère que l'ordre existant ne répond plus à ses difficultés ? Comment un État conserve-t-il sa légitimité ? Pourquoi certaines périodes produisent-elles davantage de tensions que d'autres ? Et surtout : pourquoi avons-nous parfois l'impression d'avoir déjà vu le film ?

Trois auteurs ont bâti des modèles sur cette impression : Ibn Khaldûn au XIVe siècle, le financier Ray Dalio et le chercheur Peter Turchin au XXIe. Je m'en sers en cours, et je préviens toujours : l'histoire n'est pas une horloge, un empire ne possède pas une date de péremption imprimée sous son drapeau. Cette enquête prend l'avertissement au sérieux. Elle retourne aux chroniques chinoises, aux comptages français et aux textes des trois auteurs, pour établir ce que ces modèles ont prédit, ce qu'ils ont manqué, et s'il est honnête d'en tirer de l'optimisme.

Que s'est-il vraiment passé en Chine en 184 ?

Ce que nous savons de la révolte vient de ses vainqueurs. Les deux récits de référence sont le Hou Han shu de Fan Ye, histoire officielle des Han postérieurs, et le Zizhi tongjian, la chronique que le lettré Sima Guang compile entre 1067 et 1084, près de neuf siècles après les faits. Cette enquête suit la traduction annotée du sinologue Rafe de Crespigny, révisée en 2025. Le vocabulaire est celui du pouvoir : la doctrine des insurgés y est « magie » et « tromperie ».

Le pouvoir, lui, se discrédite. En 169, les lettrés hostiles aux eunuques du palais sont proscrits. En 178, la cour ouvre un marché des offices publics : une charge de haut rang se paie vingt millions de pièces. En 184, un fonctionnaire, Zhang Jun, l'écrit à l'empereur sans détour : si le peuple suit les rebelles, c'est que les dix eunuques favoris ont placé leurs proches à la tête des provinces, où ils « volent la richesse du peuple par une fiscalité cruelle ». S'y ajoutent cinq « grandes pestilences » entre 171 et 185 : de Crespigny juge possible que leur fréquence ait favorisé les guérisseurs.

Zhang Jue est l'un d'eux. Il prêche la Voie de la Grande Paix (Taiping dao), soigne avec de l'eau consacrée et fait confesser leurs fautes aux malades. Ses disciples parcourent huit provinces ; des fidèles vendent leurs biens pour le rejoindre. Il organise trente-six « divisions », les grandes de plus de dix mille hommes, les petites de six à sept mille. Par simple multiplication, cela ferait entre 216 000 et 360 000 hommes. Les chroniqueurs ne font pas ce calcul, et aucune source indépendante ne le confirme.

Un mot d'ordre circule : « Le Ciel d'azur est mort, un Ciel jaune va prendre sa place. Quand l'année sera jiazi, une grande prospérité viendra sur le monde. » Il contient déjà une théorie des cycles. Jiazi désigne la première des soixante années du calendrier chinois : 184 ouvrait un nouveau cycle. Et dans la doctrine des Cinq Puissances, le jaune est la couleur de la Terre, appelée à succéder au Feu sous lequel régnaient les Han. Les insurgés ne portaient d'ailleurs pas de turban : selon de Crespigny, l'insigne n'était sans doute qu'un bandeau de tissu jaune noué autour des tempes.

Le complot est dénoncé au printemps 184. Plus d'un millier de fidèles sont exécutés dans la capitale, et Zhang Jue lance le soulèvement général. Le 5 avril, la cour amnistie les lettrés proscrits, de peur qu'ils ne rejoignent la révolte. Puis l'armée impériale reprend la main. Zhang Jue meurt de maladie ; à l'hiver, ses deux frères sont vaincus et décapités. La chronique compte trente mille têtes coupées et cinquante mille noyés dans la première bataille, plus de cent mille tués ou capturés dans la seconde. Ce sont des chiffres de bulletin de victoire, à lire comme tels.

L'insurrection principale a donc duré moins d'un an. Les Han, eux, ont tenu encore trente-six ans.


De la révolte à la chute : il a fallu trente-six ans pour défaire les Han

La Grande Proscription

Les lettrés et fonctionnaires opposés aux eunuques du palais sont arrêtés ou exclus de toute charge.

Source — de Crespigny, R. (trad.), Emperor Huan and Emperor Ling, chronique des Han postérieurs pour les années 157 à 189 d'après les chapitres 54 à 59 du Zizhi tongjian de Sima Guang, Australian National University, édition en ligne révisée d'avril 2025.

Les Turbans jaunes n'ont donc pas renversé l'empire. Après eux, dit la chronique, « bandits et rebelles surgissent partout », et la cour doit remettre des provinces entières à des gouverneurs. La révolte a ouvert la brèche. Ce sont des généraux et des gouverneurs qui s'y sont engouffrés.

Que sait-on vraiment des Gilets jaunes de 2018 ?

Le samedi 17 novembre 2018, des Français enfilent un gilet de sécurité routière et occupent des ronds-points dans tout le pays. Le déclencheur est fiscal. Les taxes sur les carburants incluent depuis 2014 une « composante carbone » : 44,6 euros par tonne de CO2 en 2018, et une hausse programmée jusqu'à 86,20 euros en 2022. Le 4 décembre, le Premier ministre Édouard Philippe suspend les augmentations prévues au 1er janvier, puis la loi de finances pour 2019 annule toute la trajectoire.

Combien étaient-ils ? Le ministère de l'Intérieur retient 282 000 personnes pour le premier samedi, puis une décrue irrégulière jusqu'à 18 900 le 11 mai 2019.


Gilets jaunes : le nombre de manifestants en France selon le ministère de l'Intérieur

Source — Chiffres du ministère de l'Intérieur rapportés par l'AFP (Paris Match, 2 décembre 2018 ; L'Express, 5 janvier 2019), par le Journal du dimanche (4 février 2019) et par franceinfo (18 mai 2019). Décomptes du collectif Le Nombre jaune rapportés par les deux derniers.

Ces chiffres sont contestés, et le ministère les a lui-même corrigés. Le soir du 24 novembre, le ministre Christophe Castaner annonce 106 301 manifestants à 17 heures ; huit jours plus tard, le bilan « complet et consolidé » de la même journée est porté à 166 000. Fin décembre, des manifestants créent leur propre décompte, le Nombre jaune : 123 440 personnes le 5 janvier, contre 50 000 pour le ministère.

L'écart, du simple au double, tient à la méthode autant qu'à la défiance. La police comptait rond-point par rond-point ; le Nombre jaune s'appuie sur les médias locaux et sur des correspondants. Et personne ne sait compter un mouvement sans cortège : le cabinet Occurrence, qui mesure les manifestations, jugeait l'exercice « à l'heure actuelle impossible ». Les deux séries ne s'accordent que sur la pente, descendante.

Qui étaient-ils ? L'enquête la plus solide est celle d'un collectif de chercheurs : 1 333 questionnaires recueillis en face à face, sur les ronds-points et dans les manifestations, entre novembre 2018 et mars 2019. Elle décrit des ouvriers, des employés, des petits indépendants. La moitié des répondants vivent dans un foyer dont le revenu est inférieur à 2 000 euros par mois, quand le revenu médian d'un foyer français était de 2 519 euros en 2016. Sur les ronds-points, 46 % participent pour la première fois à un mouvement social. Le pouvoir d'achat est la raison de se mobiliser la plus citée (66 %), et 75 % estiment que les partis n'ont pas leur place dans le mouvement. Cinq économistes ont ajouté la géographie : les origines du mouvement tiennent en partie aux distances entre domicile et travail et au passage des routes à 80 km/h.

L'État a répondu de trois manières. Par la police et la justice : un peu plus de 9 000 gardes à vue recensées en avril 2019, 2 448 manifestants et 1 797 membres des forces de l'ordre blessés selon l'Intérieur à la mi-mai, onze morts, pour la plupart dans des accidents de la route. Par le budget : la loi du 24 décembre 2018 « portant mesures d'urgence économiques et sociales », dont l'exposé des motifs parle d'une « colère légitime ». Par la délibération : le Grand débat national, du 15 janvier au 15 mars 2019, a recueilli 1,9 million de contributions en ligne.

Que dit Ibn Khaldûn, et que lui reproche-t-on ?

Ibn Khaldûn (1332-1406) n'est pas un théoricien de cabinet. Né à Tunis, il sert plusieurs cours du Maghreb et d'Andalousie, connaît la prison, collecte l'impôt auprès de tribus de montagne. En novembre 1377, retiré dans une forteresse de la région d'Oran, il achève la Muqaddima, l'introduction de son histoire universelle.

Son concept central est l'ʿasabiyya, que son traducteur Franz Rosenthal rend par « esprit de groupe » : la cohésion qui permet à un groupe de conquérir le pouvoir. Elle naît de la vie rude du désert et s'use dans le confort des villes. D'où une règle : « les dynasties ont une durée de vie naturelle, comme les individus », soit trois générations de quarante ans.

  • La première génération garde la rudesse du désert. Ses membres partagent la gloire, la cohésion est intacte.
  • La deuxième passe de la privation à l'abondance. Un seul homme accapare la gloire, les autres s'habituent à obéir.
  • La troisième a tout oublié. Plus personne ne sait se défendre, et le souverain doit s'appuyer sur d'autres que les siens.

À la quatrième génération, le prestige des ancêtres est détruit. Trois générations font cent vingt ans : « en règle générale, les dynasties ne durent pas plus longtemps, à quelques années près ». Il admet même qu'une dynastie sénile peut survivre si personne ne vient la contester.

Deux reproches lui sont faits. Le premier vise les fondements : les cent vingt ans viennent de l'opinion « des médecins et des astrologues » sur la durée naturelle de la vie, les quarante ans d'un verset coranique et du séjour des Hébreux au désert. Le deuxième vise l'échantillon. Marko Pišev, de l'université de Belgrade, rappelle que l'auteur raisonne à partir des cours et des tribus du Maghreb qu'il a servies, que sa vision du monde reste gouvernée par la foi, et qu'il lui arrive de conclure par des « généralisations hâtives ».

La règle ne résiste d'ailleurs pas au cas chinois : les Han postérieurs, que de Crespigny date de 23 à 220, ont duré près de deux siècles. Ce qui reste d'Ibn Khaldûn n'est pas un chiffre. C'est un mécanisme : le succès use la cohésion qui l'a produit.

Que vaut le « Big Cycle » de Ray Dalio ?

Ray Dalio a fondé le fonds d'investissement Bridgewater Associates. Dans Principles for Dealing with the Changing World Order, mis en ligne à partir de 2020 puis publié en 2021, il dit avoir étudié l'essor et le déclin des empires sur cinq cents ans. Trois cas dominent : les Provinces-Unies et le florin, l'Empire britannique et la livre, les États-Unis et le dollar. La Chine est étudiée depuis l'an 600.

La puissance d'un pays y est la moyenne de huit mesures, de l'éducation à la force militaire et au statut de monnaie de réserve. Sa conclusion chiffrée : les grands empires ont « typiquement duré environ 250 ans, à 150 ans près ».

Cette phrase résume la difficulté. « 250 ans, à 150 ans près », c'est entre 100 et 400 ans. Une horloge qui peut sonner à n'importe quel moment sur trois siècles ne donne pas l'heure. Dalio en convient à sa façon : il intitule une section de son introduction « Ce que j'ignore est bien plus grand que ce que je sais ».

Les critiques tiennent en trois points.

  • L'échantillon. Les trois cas principaux ont été retenus parce qu'ils ont émis la monnaie dominante de leur temps, donc d'après leur réussite. Les Han, tombés près de quatre siècles avant le début de sa série chinoise, n'y figurent pas.
  • Le fatalisme et la Chine. Dans le Wall Street Journal, Tunku Varadarajan relève « un certain fatalisme dans sa croyance aux cycles inéluctables de l'histoire » et juge l'auteur « sous l'emprise de Pékin ». Fin 2021, interrogé sur CNBC à propos de ses investissements chinois et de la disparition de dissidents, le financier compare l'État chinois à un « parent strict ». Le sénateur Mitt Romney qualifie ses placements en Chine de « triste défaillance morale » ; Dalio répond qu'il expliquait une conception, sans l'approuver.
  • La méthode. Pour l'historien Niall Ferguson, l'histoire est « un processus trop complexe pour être modélisé, même de la manière informelle » qu'affectionnent Turchin et Dalio.

Reste le bilan du prévisionniste. Dalio raconte lui-même son « grand échec » : en 1982, il parie tout sur une dépression qui ne vient pas, se ruine, licencie ses salariés et emprunte 4 000 dollars à son père. Il écrit aussi que Bridgewater a bien traversé la crise de 2008. Ni l'un ni l'autre ne valide un cycle de cinq siècles : un gérant de fonds vit de paris, et un pari n'est pas une loi.

Peter Turchin a-t-il vraiment prédit les années 2020 ?

Le modèle le plus sérieux des trois vient du sociologue Jack Goldstone, qui propose en 1991 la théorie démographique-structurelle. Une société s'y décrit par trois compartiments, la population, les élites et l'État. Goldstone la compare aux séismes : il faut distinguer les pressions, qui montent lentement et se mesurent, des déclencheurs, soudains et, de l'aveu des auteurs, peut-être impossibles à prédire.

Turchin, venu de l'écologie, en tire un indicateur chiffré de tension politique. Sa notion la plus connue, la surproduction d'élites, désigne le moment où les prétendants aux positions de pouvoir sont trop nombreux pour les positions disponibles. Avec Sergey Nefedov, il décrit en 2009 des « cycles séculaires », oscillations de deux à trois siècles. Sur 1 590 événements de violence politique recensés aux États-Unis entre 1780 et 2010, il repère aussi une oscillation d'une cinquantaine d'années.

Le 3 février 2010, il écrit dans Nature : « La prochaine décennie sera probablement une période d'instabilité croissante aux États-Unis et en Europe occidentale. » Dix ans plus tard, avec Andrey Korotayev, il fait le bilan dans PLoS ONE : aux États-Unis, la fréquence annuelle des manifestations antigouvernementales et des émeutes a été multipliée par dix environ après 2010. La prévision allait contre l'air du temps, puisque les violences collectives reculaient depuis vingt-cinq à quarante ans.

Rendons-lui justice : elle a été publiée à l'avance, et elle s'est vérifiée. Reste à en mesurer la portée.

  • Elle annonce une direction, pas un événement. Les ronds-points de novembre 2018 n'y figurent pas.
  • Elle est évaluée par son auteur.
  • Seuls les États-Unis et le Royaume-Uni disposent d'un modèle complet. La France n'apparaît que sur des courbes de comparaison, arrêtées en 2018.
  • L'indicateur ignore, de l'aveu des auteurs, les influences extérieures.

Surtout, Turchin dit lui-même ce que ses lecteurs pressés lui font dire à l'envers. Ces oscillations, écrit-il, « ne sont pas des cycles à période fixe » ; pour prévoir, il ne faut surtout pas compter les années écoulées depuis la dernière crise, mais mesurer les pressions. Et les données chinoises ne montrent pas l'oscillation de cinquante ans. Napoléon ne revient pas tous les deux cents ans : le modélisateur le dit en termes plus austères, mais il le dit.


Les données derrière la « science de l'histoire » de Peter Turchin

0

événements de violence politique recensés aux États-Unis entre 1780 et 2010

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sociétés codées dans l'article de 2019 fondé sur la base Seshat, rétracté en 2021

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des données de cet article sur les dieux moralisateurs étaient des valeurs manquantes, recodées en absences

0 %

des crises recensées par Turchin ont fini en révolution, en guerre civile, ou les deux

Source — Turchin, P., Journal of Peace Research, vol. 49, n° 4, 2012 ; Whitehouse, H. et al., Nature, vol. 568, 2019 (article rétracté le 7 juillet 2021) ; Beheim, B. et al., Nature, vol. 595, 2021 ; Goldstone, J., recension de End Times, Cliodynamics, vol. 14, n° 1, 2023.

L'autre fragilité est celle des données. Seshat, base mondiale d'histoire fondée en 2011 et dont Turchin est l'un des initiateurs, veut coder les sociétés humaines en variables comparables. En mars 2019, une équipe dont il fait partie publie dans Nature un article fondé sur 414 sociétés : les dieux moralisateurs n'apparaîtraient qu'après les sociétés complexes. Bret Beheim et ses collègues montrent que 61 % des données sur ces dieux étaient des valeurs manquantes, recodées comme des absences ; traitées correctement, elles inversent le résultat. L'article est rétracté le 7 juillet 2021. Ses auteurs maintiennent que des analyses reprises confirment leur conclusion, et trois d'entre eux refusent la rétractation.

Des historiens sont allés voir le codage. Edward Slingerland et quinze collègues constatent que seuls 13 % des entités politiques ont vu leurs deux jeux de variables validés par un expert nommé, et que 63 % n'en ont eu aucun. Ils préviennent : traiter ainsi le travail des historiens risque de les détourner durablement de ce type de projet.

Pourquoi avons-nous l'impression d'avoir déjà vu le film ?

Parce que nous choisissons les films. On peut aligner les ressemblances : une fiscalité vécue comme injuste, une défiance envers ceux qui gouvernent, un mouvement né hors des structures établies, une couleur. Les différences pèsent plus lourd. D'un côté, une insurrection religieuse et armée dans un empire agraire, écrasée par l'armée au prix de dizaines de milliers de morts si l'on en croit les chroniques. De l'autre, un mouvement social dans une démocratie, onze morts, une taxe suspendue en moins de trois semaines, une loi et un débat national. Le jaune de 184 était un programme cosmologique. Celui de 2018 sortait d'une boîte à gants. Entre les deux, 1 834 ans.

Le philosophe Karl Popper a décrit ce piège dans Misère de l'historicisme (1957). Dès que l'on croit à une loi des cycles, écrit-il, on est sûr d'en trouver la confirmation « presque partout » ; mais ces faits ont été « sélectionnés à la lumière des théories mêmes qu'ils sont censés mettre à l'épreuve ». La politiste Barbara Geddes en a donné la version statistique en 1990 : choisir ses cas d'après leur issue biaise les conclusions. Pour savoir si l'impôt et l'épidémie font les révoltes, il faudrait aussi compter les années d'impôt et d'épidémie sans révolte.

L'objection de fond de Popper va plus loin. Le cours de l'histoire dépend de la croissance du savoir humain ; or on ne peut pas prédire aujourd'hui ce que l'on ne saura que demain. Que nous prédisions les éclipses, résume-t-il ailleurs, ne donne aucune raison valable d'espérer prédire les révolutions.

L'impression de déjà-vu, elle, est très ancienne. Le roman chinois des Trois Royaumes, dont le premier chapitre raconte Zhang Jue et ses trente-six divisions, s'ouvre sur cette phrase : l'empire, longtemps divisé, doit s'unir ; longtemps uni, il doit se diviser.

Quant à la formule que tout le monde cite, « l'histoire ne se répète pas, mais elle rime », elle n'est pas de Mark Twain. Le site Quote Investigator n'en trouve aucune trace chez l'écrivain : la première attribution date de 1970, et la plus ancienne formulation proche, de 1965, revient au psychanalyste Theodor Reik. Twain et Charles Dudley Warner avaient écrit autre chose en 1874 : l'histoire ne se répète jamais, mais les combinaisons kaléidoscopiques du présent semblent souvent faites des fragments brisés d'antiques légendes. Un kaléidoscope réemploie les mêmes morceaux et ne redonne jamais la même figure.

Les cycles donnent-ils vraiment une deuxième chance ?

Ibn Khaldûn n'a rien prédit de daté, et sa règle échoue sur les dynasties longues. Dalio s'est trompé en 1982, et sa fourchette actuelle est trop large pour être prise en défaut. Turchin a vu juste sur la décennie 2010 aux États-Unis, sans annoncer d'événement précis, et un article tiré de sa base a été rétracté.

Le meilleur résultat de prévision vient d'ailleurs, et de Goldstone lui-même. En 2010, avec sept collègues, il publie un modèle qui distingue, deux ans à l'avance et avec plus de 80 % de justesse, les pays qui ont basculé dans l'instabilité entre 1955 et 2003. Ce modèle n'a rien d'un cycle. Ses auteurs concluent que ce sont les institutions politiques, non la conjoncture économique, la démographie ou la géographie, qui annoncent le mieux une crise.

J'aime pourtant beaucoup utiliser ces modèles avec mes étudiants, pour une raison étrangère à la prédiction : ils nous obligent à regarder derrière l'événement. Une manifestation n'est pas seulement une manifestation. Une guerre n'est pas seulement une guerre. Une crise économique n'est pas seulement une crise économique. Ce sont parfois les manifestations visibles de tensions beaucoup plus anciennes qui se sont accumulées sous la surface. C'est un témoignage de formateur, pas une preuve. Mais c'est la distinction entre pressions et déclencheurs, la partie la moins contestée de ces théories.

D'où ma conclusion habituelle : les cycles ne condamnent pas les sociétés, ils leur donnent parfois une deuxième chance de comprendre. La recherche la soutient-elle ?

En partie. Turchin a tiré de Seshat une base des crises passées. Son bilan, tel que le cite Goldstone, est sombre : 75 % d'entre elles ont fini en révolution, en guerre civile, ou les deux. Les sorties par la réforme sont rares, et elles existent. L'Angleterre en est l'exemple : à partir de la réforme électorale de 1832, une série continue de réformes lui épargne les révolutions qui secouent le continent en 1830 et en 1848. Popper fournit l'argument théorique : une prédiction agit sur ce qu'elle annonce, parfois pour l'empêcher. Il appelle cela l'effet Œdipe.

Mais comprendre ne suffit pas, et la chronique de 184 le montre mieux que tout modèle. La cour des Han avait le diagnostic. En 183, un fonctionnaire réclame l'arrestation de Zhang Jue. L'empereur ne prit pas l'affaire au sérieux, et chargea l'auteur de rédiger un commentaire des Annales des Printemps et Automnes.

La phrase tient donc, à condition de peser un mot : « parfois ». Une fois sur quatre, dans les comptes de Turchin. Les cycles ne promettent rien. Ils rappellent que les tensions se voient venir, et que les voir venir n'a jamais dispensé personne d'agir.

Ce que cette enquête n'a pas pu établir

Les effectifs des Turbans jaunes sont invérifiables. Tous les chiffres viennent de chroniques écrites par le camp vainqueur, dont l'une neuf siècles après les faits.

Le chiffre du premier samedi des Gilets jaunes n'est pas stabilisé. Les sources ouvertes pour cette enquête donnent 282 000, ou 282 710 à 17 heures. Un autre nombre, 287 710, circule largement ; nous ne l'avons retrouvé dans aucune source primaire consultable et ne l'avons pas retenu. Il n'existe aucun décompte indépendant des premiers samedis.

Le livre de Ray Dalio n'a pas été lu dans son édition de 2021 : les citations viennent de la version mise en ligne par Bridgewater en septembre 2020, et des formulations ont pu changer.

La prévision de Turchin n'a pas été évaluée de manière indépendante dans les sources consultées, et son taux de 75 % est cité d'après une recension dont l'auteur, Goldstone, prévient lui-même qu'il n'est pas un lecteur objectif.

Aucune étude identifiée ne mesure ce qui intéresse le plus un enseignant : savoir si connaître ces modèles aide réellement une société à éviter une crise. L'exemple anglais est un récit d'historien, pas une expérience. Et le rapprochement entre 184 et 2018 reste une accroche pédagogique : cette enquête n'a trouvé aucun travail universitaire qui compare les deux mouvements.

FAQ

Qui étaient les Turbans jaunes ?

Les fidèles de la Voie de la Grande Paix, mouvement religieux fondé par le guérisseur Zhang Jue dans la Chine des Han. Ils se soulèvent au printemps 184, un bandeau de tissu jaune au front. L'armée impériale écrase l'insurrection avant la fin de l'année, mais les troubles se prolongent et la dynastie tombe en 220.

Combien de Gilets jaunes ont manifesté le 17 novembre 2018 ?

Le ministère de l'Intérieur a retenu 282 000 manifestants dans toute la France pour ce premier samedi. Ses chiffres sont contestés, et il a lui-même révisé celui du 24 novembre, de 106 301 à 166 000. En janvier 2019, le collectif Le Nombre jaune publie des totaux environ deux fois supérieurs.

Qu'est-ce que l'ʿasabiyya chez Ibn Khaldûn ?

C'est la cohésion qui soude un groupe et lui permet de conquérir le pouvoir, que Franz Rosenthal traduit par « esprit de groupe ». Pour Ibn Khaldûn, elle naît de la vie rude du désert et s'use dans le confort des villes, en trois générations de quarante ans. D'où sa règle, générale et non absolue : une dynastie ne dure guère plus de cent vingt ans.

Peter Turchin avait-il prédit les troubles de 2020 ?

En février 2010, il annonce dans Nature une décennie d'instabilité croissante aux États-Unis et en Europe occidentale. Son bilan de 2020 montre que manifestations et émeutes ont fortement augmenté aux États-Unis après 2010. C'était une tendance, pas un événement daté, et il précise que ses oscillations n'ont pas de période fixe.


L'enquête en slides

En 184, des insurgés chinois se coiffent de jaune. En 2018, des Français enfilent un gilet jaune. L'histoire se répète-t-elle vraiment ?
1. En 184, des insurgés chinois se coiffent de jaune. En 2018, des Français enfilent un gilet jaune. L'histoire se répète-t-elle vraiment ?
Les Turbans jaunes sont écrasés en moins d'un an. La dynastie Han, elle, tient encore trente-six ans et ne tombe qu'en 220.
2. Les Turbans jaunes sont écrasés en moins d'un an. La dynastie Han, elle, tient encore trente-six ans et ne tombe qu'en 220.
Le 17 novembre 2018, le ministère de l'Intérieur compte 282 000 Gilets jaunes. Un chiffre contesté : en janvier, le Nombre jaune annonce le double.
3. Le 17 novembre 2018, le ministère de l'Intérieur compte 282 000 Gilets jaunes. Un chiffre contesté : en janvier, le Nombre jaune annonce le double.
Ibn Khaldûn donnait 120 ans à une dynastie : trois générations de quarante ans. Mais il écrivait bien : en règle générale.
4. Ibn Khaldûn donnait 120 ans à une dynastie : trois générations de quarante ans. Mais il écrivait bien : en règle générale.
Ray Dalio donne 250 ans à un empire, à 150 ans près. Soit entre 100 et 400 ans : une horloge qui ne donne pas l'heure.
5. Ray Dalio donne 250 ans à un empire, à 150 ans près. Soit entre 100 et 400 ans : une horloge qui ne donne pas l'heure.
En 2010, Peter Turchin annonce dans Nature une décennie d'instabilité aux États-Unis. Elle a eu lieu. Mais il n'annonçait aucun événement précis.
6. En 2010, Peter Turchin annonce dans Nature une décennie d'instabilité aux États-Unis. Elle a eu lieu. Mais il n'annonçait aucun événement précis.
Sa base de données a ses failles : dans un article rétracté en 2021, 61 % des données étaient en réalité des valeurs manquantes.
7. Sa base de données a ses failles : dans un article rétracté en 2021, 61 % des données étaient en réalité des valeurs manquantes.
75 % des crises recensées par Turchin ont fini en révolution ou en guerre civile. Les cycles donnent parfois une deuxième chance. Parfois seulement.
8. 75 % des crises recensées par Turchin ont fini en révolution ou en guerre civile. Les cycles donnent parfois une deuxième chance. Parfois seulement.
Turbans jaunes, Gilets jaunes : l'histoire a-t-elle des cycles ? L'enquête complète, chiffres et sources, sur Le Journal LSI.
9. Turbans jaunes, Gilets jaunes : l'histoire a-t-elle des cycles ? L'enquête complète, chiffres et sources, sur Le Journal LSI.
Source — Le Journal LSI