Il existe une manière simple de savoir si une note d'analyse mérite trente minutes de votre attention : lire d'abord les comptes de la maison qui la publie. C'est fastidieux, c'est rarement fait, et c'est presque toujours possible. Les quatre think tanks les plus cités de la scène française — l'Ifri, l'IRIS, l'Institut Montaigne et la Fondation pour l'innovation politique — déposent ou publient chaque année des chiffres que personne ne consulte, alors qu'ils tiennent en une page.

Cette enquête a fait l'exercice le 7 septembre 2026 : rapports d'activité, comptes déposés au Journal officiel, réponse ministérielle au Sénat, référentiels de notation internationaux. Le résultat n'est pas un scandale, et il n'était pas censé en être un. C'est plus utile : une cartographie de ce qui est publié, de ce qui ne l'est pas, et de l'écart entre les deux.

Une conclusion s'impose d'emblée. Les instruments censés noter la transparence des think tanks ont tous cessé de fonctionner. Le classement Transparify n'a jamais évalué un seul institut français. Le Global Go To Think Tank Index de l'université de Pennsylvanie s'est arrêté après son édition 2020. Il ne reste au lecteur que les documents bruts — et la méthode pour les lire.

Combien d'argent public entre réellement dans un think tank français ?

Commençons par le seul chiffre qui ne se discute pas, parce qu'il figure dans un compte de résultat certifié.

L'Ifri, fondation reconnue d'utilité publique depuis le 16 novembre 2022, créée en 1979 par Thierry de Montbrial, publie son compte de résultat en annexe de son rapport d'activité. Au 31 décembre 2024, la ligne « Subventions » s'élève à 1 469 521 euros, contre 1 481 310 euros en 2023 et un budget prévisionnel de 1 479 310 euros. En face, les « ressources propres » atteignent 6 311 782 euros. Les ressources d'exploitation totales se montent à 8 411 357 euros. La subvention publique représente donc 17,5 % des ressources d'exploitation de l'institut. Le rapport lui-même formule les choses autrement : l'Ifri est « financé en grande partie par des contributions privées — entreprises et organisations — qui représentent plus de 70 % de ses ressources, et bénéficie d'une subvention de l'État ». Le calcul confirme la formule : 75,0 % exactement.

L'IRIS, association loi 1901 créée en 1991 et reconnue d'utilité publique, publie une ventilation plus lisible dans l'annexe 2 de son rapport d'activités 2024. Chiffre d'affaires total : 5 676 273 euros, dont 4 431 263 euros de secteur privé (78 %), 925 053 euros d'administrations françaises (16 %) et 319 957 euros d'organisations internationales (6 %). En additionnant les deux dernières lignes, l'argent public — français et multilatéral — pèse 21,9 % du chiffre d'affaires.

La Fondation pour l'innovation politique relève d'un troisième régime. Elle émarge au programme 129 « Coordination du travail gouvernemental » des services du Premier ministre. En réponse à la question écrite n° 05197 du sénateur Henri Leroy, publiée le 19 juin 2025, Matignon a détaillé le 24 juillet 2025 l'enveloppe 2025 : 6,4 millions d'euros répartis entre les organismes de réflexion et fondations politiques, avec des montants qui s'échelonnent de 4 000 à 1 093 000 euros. La Fondapol y figure pour 969 000 euros, derrière la Fondation Jean Jaurès (1 093 000 euros) et devant la Fondation Charles de Gaulle (636 000 euros), la Fondation Robert Schuman (500 000 euros), la Fondation Gabriel Péri (435 000 euros), Notre Europe-Institut Jacques Delors (294 000 euros) et Terra Nova (200 000 euros).

Le détail le plus révélateur de cette réponse ministérielle n'est pas un montant. C'est une phrase de méthode : la baisse de 10 % par rapport à 2024 a été appliquée à l'ensemble des structures, sans évaluation individualisée. L'État finance ces organismes de réflexion sans les classer, sans les noter, et sans dire pourquoi l'un mérite 969 000 euros et l'autre 4 000.


Argent public déclaré par quatre think tanks français (en euros, derniers exercices publiés)

Source — Ifri, Rapport d'activité 2024, annexe financière, compte de résultat au 31 décembre 2024 (ligne Subventions, réalisé 2024) ; IRIS, Rapport d'activités 2024, annexe 2, résultats financiers 2024 ; Sénat, réponse des services du Premier ministre à la question écrite n° 05197 d'Henri Leroy, publiée le 24 juillet 2025 (subventions 2025, programme 129) ; Institut Montaigne, comptes annuels 2024 déposés au Journal officiel, ligne Concours publics et subventions d'exploitation.

Que disent les comptes déposés que les sites institutionnels ne disent pas ?

L'Institut Montaigne offre le cas le plus instructif, parce que son site et ses comptes ne racontent pas tout à fait la même histoire.

La page « Qui sommes-nous », consultée le 7 septembre 2026, annonce un budget de 7,2 millions d'euros, financé depuis la création de l'association en 2000 par les contributions privées de plus de 200 entreprises, chacune pesant moins de 1,2 % du total. Le message est clair : pas d'argent public.

Les comptes annuels 2024, déposés au Journal officiel des associations et signés par un cabinet d'expertise comptable, donnent une image voisine mais pas identique. Les cotisations s'élèvent à 6 306 384 euros, contre 6 415 898 euros en 2023. Les ventes de prestations de services ajoutent 137 830 euros, les mécénats 120 000 euros. Et une ligne intitulée « Concours publics et subventions d'exploitation » affiche 220 353 euros, contre 52 980 euros en 2023 et 97 970 euros en 2022. Le total des produits d'exploitation atteint 6 911 861 euros ; le total des produits, produits financiers compris, 7 053 969 euros ; l'excédent de l'exercice, 827 150 euros.

Deux écarts méritent d'être posés côte à côte plutôt que tranchés. Le budget affiché — 7,2 millions — ne correspond exactement à aucune ligne des comptes 2024 ; il peut renvoyer à un autre exercice ou à un périmètre incluant les fonds dédiés. Et 220 353 euros de concours publics représentent 3,2 % des produits d'exploitation : c'est marginal, cela ne contredit pas l'esprit d'un financement privé, mais cela contredit la lettre d'un financement « assuré par des contributions privées ». Le poste peut recouvrir des aides à l'apprentissage ou des subventions de projet ; les comptes déposés ne le précisent pas. Le lecteur n'a pas les moyens de trancher — ce qui est, très exactement, le problème.

Une observation de structure, enfin, pour qui veut comprendre où va l'argent d'un think tank. Chez l'Institut Montaigne, salaires et charges sociales pèsent 3 611 635 euros, soit 58,2 % des charges d'exploitation. Chez l'Ifri, les salaires et charges de personnel atteignent 5 018 176 euros, soit 58,0 % des 8 657 452 euros de charges d'exploitation. Un think tank, c'est un mur de masse salariale avec un site web devant.


Institut Montaigne, comptes annuels 2024 déposés au Journal officiel

0 €

cotisations des entreprises adhérentes en 2024, contre 6 415 898 euros en 2023

0 €

concours publics et subventions d'exploitation, ligne absente du discours institutionnel

0 €

excédent de l'exercice 2024, après un déficit de 43 286 euros en 2022

+ de 0

entreprises contributrices annoncées par l'institut, dont aucune n'est nommée avec son montant

Source — Institut Montaigne, Comptes annuels 2024, période du 1er janvier au 31 décembre 2024, déposés au Journal officiel des associations (SIRET 444920318). Comparaison avec la page Qui sommes-nous du site institutionnel, consultée le 7 septembre 2026.

Un rapport annuel de think tank permet-il vraiment de suivre l'argent ?

L'Ifri est, sur ce point, le plus généreux des quatre — et cela suffit à montrer les limites de l'exercice.

Son compte de résultat 2024 ventile les ressources propres en quatre lignes : financements de programmes, 4 067 184 euros ; dons non dédiés, 2 094 860 euros ; publications, 97 582 euros ; produits divers, 52 156 euros. À quoi s'ajoutent 464 298 euros de produits financiers, pour un total de produits de 8 875 655 euros et un résultat après impôt de 157 258 euros.

Autrement dit, près de la moitié des ressources de l'institut — 48,4 % — sont des financements de programmes, c'est-à-dire des sommes affectées à des travaux identifiés. C'est l'information qui compte le plus pour un lecteur de note : savoir si l'étude qu'il tient a été payée par quelqu'un, et par qui. Le rapport ne le dit pas. Il nomme, dans une page distincte, les entreprises ayant rejoint les partenaires donateurs en 2024 — Apicil Asset Management, Bordier, Caisse des Dépôts et Consignations, CIC Market Solutions, Helsing, Nexter Systems, Pictet et Skema Business School — sans la liste complète des soutiens, sans les montants, et sans rattachement aux programmes.

L'IRIS est plus sobre encore : ses 4 431 263 euros de « secteur privé » agrègent, dans un seul chiffre, les contrats d'entreprises et les frais de scolarité d'IRIS Sup', son école qui délivre deux titres RNCP de niveau 7. L'institut revendique pourtant un principe de transparence explicite : il « communique chaque année l'intégralité de ses comptes auprès du Journal officiel » et figure au registre de transparence de l'Union européenne. Son conseil d'administration, dix femmes et dix hommes présidés par Michel-Édouard Leclerc, compte le secrétaire général de LVMH, celui de Suez et une directrice d'Engie Solutions. La gouvernance est publique ; le détail des financements ne l'est pas.

La Fondapol, elle, ne publie sur sa page institutionnelle ni liste de donateurs, ni montants, ni ventilation. Elle indique que ses ressources sont « publiques et privées » et qu'elle n'est subventionnée par aucun parti politique. Sans ses comptes, la part exacte de l'argent public dans son budget ne peut pas être établie à partir d'une source primaire — même si le montant reçu de l'État, lui, est connu au euro près grâce au Sénat.

Le classement Transparify a-t-il jamais noté un think tank français ?

Non. Et c'est la réponse la plus intéressante de cette enquête.

Transparify est une initiative basée en Géorgie, financée par l'Open Society Foundations et dirigée par Hans Gutbrod, qui note de zéro à cinq étoiles la transparence financière des think tanks. Sa méthode, publiée et réplicable, est précise. Cinq étoiles : tous les donateurs listés, avec les montants et le rattachement aux projets. Quatre étoiles : tous les donateurs au-dessus de 5 000 dollars, répartis en au moins quatre tranches, les dons anonymes ne dépassant pas 15 %. Trois étoiles : donateurs listés en deux ou trois tranches larges. Deux étoiles : donateurs nommés, sans presque aucune information financière. Une étoile : quelques donateurs, de façon ni exhaustive ni systématique. Zéro étoile : aucune information, ou des informations de plus de trois ans. Chaque institution est notée par deux évaluateurs indépendants, avec arbitrage en cas de désaccord.

Deux précisions comptent. Transparify note la transparence sur les revenus, jamais sur les dépenses ; et elle note ce qui est publié, pas la qualité des financeurs : un institut intégralement financé par un seul industriel peut décrocher cinq étoiles s'il le dit clairement.

Or, dans les tableaux de résultats de la campagne 2016 — dont l'état des lieux est arrêté au 20 janvier 2016 et couvre le Royaume-Uni, l'Union européenne, l'Afrique, les Amériques, l'Europe non communautaire, l'Asie du Sud et l'Océanie, les États-Unis — aucun institut français n'apparaît. La section « EU Results » liste l'Autriche, la Belgique, la Bulgarie, la République tchèque, l'Allemagne, la Hongrie, les Pays-Bas et la Norvège. Pas la France.

Ce n'est pas un oubli isolé. Un billet publié par Transparify en 2015, repris par On Think Tanks, constatait que son auteur « n'avait trouvé aucune information de financement, quelle qu'elle soit, sur les sites de plusieurs think tanks français de premier plan », là où « près d'un tiers des think tanks de l'UE sont transparents ou très transparents ». Le billet d'origine renvoie aujourd'hui une erreur 404 sur transparify.org ; seule la reprise subsiste.

Pourquoi le Global Go To Think Tank Index a-t-il cessé d'exister ?

Pendant quinze ans, un seul classement mondial faisait autorité : le Global Go To Think Tank Index, produit par le Think Tanks and Civil Societies Program de l'université de Pennsylvanie sous la direction de James McGann. Son édition 2020, la quinzième, publiée en janvier 2021, indique avoir sollicité les 11 175 think tanks recensés dans sa base mondiale et 44 992 journalistes, décideurs et experts.

C'est de ce rapport que vient le chiffre le plus cité sur l'écosystème français : la France compte 275 think tanks, sixième rang mondial derrière les États-Unis (2 203), la Chine (1 413), l'Inde (612), le Royaume-Uni (515) et la Corée du Sud (412), et devant l'Allemagne (266).

Ce même rapport contient un défaut que ses lecteurs n'ont pas relevé. Dans le tableau 3, « Top Think Tanks Worldwide (US and non-US) », l'Ifri est classé cinquième mondial, devant Chatham House et RAND. Dans le tableau 2, « Top Think Tanks Worldwide (Non-US) », qui retire les institutions américaines, l'Ifri tombe au septième rang, derrière Chatham House, le Korea Development Institute et le Japan Institute of International Affairs — lequel passe de la huitième à la troisième place. Retirer des concurrents ne peut pas faire reculer un institut. Les deux classements sont incompatibles entre eux, dans le même document.

Le rapport, à sa décharge, ne prétend pas à l'infaillibilité. Il écrit noir sur blanc reconnaître « l'impossibilité de débarrasser entièrement l'Index de tout biais », ne pas prétendre que les classements soient « exempts d'erreurs », et n'être « qu'une mesure parmi d'autres » de la performance d'un think tank. Ces précautions figurent en pages 27 et 30 ; les citations médiatiques, elles, s'arrêtent au rang.

James McGann est mort en 2021. Le guide des bibliothèques de l'université de Pennsylvanie l'indique sans détour : le créateur de l'Index est décédé, « en conséquence, l'Index n'a pas été mis à jour », et le Lauder Institute « n'a pas indiqué quand ni si » il reprendrait la publication. Le seul classement mondial de think tanks reposait sur un homme.


Quarante-cinq ans de think tanks français, et l'effondrement des outils qui les notaient

Création de l'Ifri

Thierry de Montbrial fonde l'Institut français des relations internationales. Il deviendra fondation reconnue d'utilité publique le 16 novembre 2022 et publiera son compte de résultat en annexe de son rapport annuel.

Source — Ifri, Rapport d'activité 2024 ; IRIS, Rapport d'activités 2024, annexe 1 ; Institut Montaigne, page Qui sommes-nous et comptes annuels 2024 ; Transparify, rapport 2016 (état au 20 janvier 2016) et méthodologie publiée par On Think Tanks ; TTCSP, 2020 Global Go To Think Tank Index Report (janvier 2021) ; Penn Libraries, guide Public Policy Research Think Tanks ; Conseil d'État, décisions n° 472123, 475251 et 487972 du 14 octobre 2024 ; Sénat, réponse du 24 juillet 2025 à la question écrite n° 05197.

Que mesure la recherche quand elle mesure l'influence d'une note d'analyse ?

Très peu de choses, et presque toujours par procuration.

La source la plus large est le State of the Sector Report publié par On Think Tanks en novembre 2024, cinquième édition d'une enquête mondiale reposant sur 297 réponses d'organisations dans 95 pays. Résultat titre : 77 % des think tanks déclarent avoir eu un impact sur les politiques publiques au cours des cinq dernières années, par des canaux formels et informels. Le rapport détaille les corrélations : 83 % chez les organisations dotées d'équipes structurées, contre 57 % chez les moins structurées ; 90 % dans les contextes peu polarisés, contre 75 % dans les environnements très polarisés ; les budgets élevés vont avec un impact déclaré plus fort. Il indique aussi qui pèse sur les agendas de recherche : les administrations publiques (29 %) et les décideurs (23 %).

Le mot qui compte est « déclarent » : l'enquête interroge les think tanks sur leur propre influence, et aucune de ces mesures n'est indépendante de la personne qui répond.

Un travail américain a tenté de séparer les deux dimensions. Christopher Lubienski, Joel Malin et Paul Faulkner ont publié en avril 2024, pour le Center for Evaluation and Education Policy de l'université de l'Indiana, un classement croisé de 30 organisations et 162 spécialistes du champ des politiques éducatives, sur des données collectées du 29 janvier au 1er février 2024. L'influence y est mesurée par quatre indicateurs — abonnés sur X, popularité des ouvrages sur Amazon, mentions dans la base de presse Access World News, mentions au Congrès depuis 1995. L'expertise, par quatre autres — indice h dans Scopus, ouvrages publiés en presses universitaires, articles dans dix revues de référence, diplômes. Leur constat tient en une ligne : il existe « une déconnexion notable entre expertise et influence ». L'organisation la plus influente du panel figure parmi les plus faibles en expertise ; une seule institution apparaît dans les cinq premiers des deux classements.

Une troisième piste est plus retorse. Vanessa Roger-Monzó et Fernando Castelló-Sirvent ont publié le 8 avril 2025 dans Frontiers in Political Science une analyse de 3 502 articles scientifiques parus entre 2008 et 2023 dans des revues indexées au Journal Citation Reports, totalisant 124 933 citations, et financés par 99 think tanks du champ environnemental. Entre 2008-2015 et 2016-2023, la production académique financée par ces organisations progresse de plus de 140 %, avec un pic en 2021 à 372 articles. L'influence ne passe plus seulement par la note de quinze pages : elle passe par l'article à comité de lecture que la note citera ensuite.

Comment lire une note d'analyse sans se faire manœuvrer ?

Le cadre juridique français, depuis octobre 2024, dit précisément ce qu'un think tank est et n'est pas — et cette définition est le meilleur point de départ pour lire une note.

En 2023, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique avait publié des lignes directrices rangeant les organismes de réflexion parmi les représentants d'intérêts, avec l'obligation de déclaration qui en découle. Par trois décisions rendues le 14 octobre 2024 sous les numéros 472123, 475251 et 487972, le Conseil d'État les a annulées. Le motif est limpide : « un organisme qui se consacre à une activité de réflexion, de recherche et d'expertise sur des sujets déterminés en vue de produire des travaux destinés à être rendus publics, ne saurait, à ce seul titre, être regardé comme un représentant d'intérêts ». Mais le juge ajoute la réciproque, et c'est elle qui intéresse le lecteur : si le financement, la gouvernance et les conditions d'élaboration des travaux révèlent la poursuite d'un intérêt identifié, l'organisme redevient un représentant d'intérêts, soumis au répertoire dès qu'il consacre plus de la moitié de son temps à l'influence ou mène dix actions par an.

Financement, gouvernance, conditions d'élaboration : le Conseil d'État a écrit la grille de lecture à la place des lecteurs. Elle se décline en quatre gestes.

Chercher qui a payé cette note-là, pas l'institut. Un institut financé à 75 % par des ressources propres peut publier une étude intégralement payée par un programme dédié. Les 4 067 184 euros de « financements de programmes » de l'Ifri ne sont pas rattachés publiquement aux publications qu'ils ont produites. En l'absence de mention, l'absence de mention est l'information.

Vérifier que la méthode est écrite. Une note sérieuse dit combien de personnes ont été interrogées, quand, comment, et ce que l'échantillon ne permet pas de dire. Une note qui n'expose pas sa méthode n'est pas une note, c'est une tribune mise en page.

Remonter aux données. Un chiffre sans source primaire datée est un chiffre à ne pas reprendre. Les quatre instituts examinés ici publient tous des documents comptables ou déposent au Journal officiel ; ce sont ces documents qui font foi, pas les pages « Qui sommes-nous ».

Lire la charte, puis la comparer aux comptes. L'Ifri a adopté une charte déontologique le 12 décembre 2018 et s'est doté d'un comité de trois personnes ; l'IRIS inscrit l'indépendance dans la sienne. Ces textes engagent. Ils ne se substituent pas à un tableau de financements, mais ils donnent le vocabulaire pour poser les bonnes questions.

Ce que cette enquête n'a pas pu établir

La part exacte de l'argent public dans le budget de la Fondapol. Le montant reçu de l'État en 2025 est connu — 969 000 euros — parce que le Sénat a posé la question. La fondation ne publie sur sa page institutionnelle ni comptes détaillés, ni liste de donateurs, ni montants. Le dénominateur manque.

La ventilation des subventions de l'Ifri. Le compte de résultat donne un total de 1 469 521 euros. Il ne dit pas quels ministères ou organismes versent cette somme, ni dans quelles proportions.

Le rattachement des financements aux publications. Aucun des quatre instituts ne publie de tableau reliant un financeur nommé à une étude nommée. C'est précisément le critère qui vaut cinq étoiles chez Transparify, et aucun institut français n'a jamais été soumis à cette notation.

Le contenu réel de la ligne « concours publics » de l'Institut Montaigne. Les 220 353 euros de 2024 sont établis ; leur nature ne l'est pas. Aides à l'apprentissage, subventions de projet, financements européens : les comptes déposés ne détaillent pas.

Le nombre de think tanks français. Le chiffre de 275 vient de la base du programme de l'université de Pennsylvanie, arrêtée en 2020, avec une définition large et une méthode que ses auteurs disent eux-mêmes non exempte d'erreurs. Aucune statistique publique française n'existe.

L'effet d'une note sur une décision. Aucune étude française identifiée ne mesure l'influence d'une note d'analyse sur une décision publique ou privée. Les trois travaux cités ici sont mondial et déclaratif, américain et sectoriel, espagnol et bibliométrique. Le corpus francophone est vide.

FAQ

Quelle part du budget des think tanks français vient de l'argent public ?

Elle varie du simple au sextuple selon l'institut, et les chiffres 2024 sont publics. L'Ifri déclare 1 469 521 euros de subventions sur 8 411 357 euros de ressources d'exploitation, soit 17,5 %. L'IRIS annonce 925 053 euros d'administrations françaises et 319 957 euros d'organisations internationales sur 5 676 273 euros, soit 21,9 % au total. L'Institut Montaigne déclare 220 353 euros de concours publics, soit 3,2 % de ses produits d'exploitation. La Fondapol a reçu 969 000 euros de l'État en 2025, mais ne publie pas de budget permettant d'en calculer la part.

Où trouver les comptes d'un think tank français ?

Trois sources gratuites. Le rapport d'activité de l'institut, quand il contient une annexe financière — c'est le cas de l'Ifri et de l'IRIS. Les comptes annuels des associations et fondations déposés au Journal officiel, accessibles en ligne à partir du numéro SIREN — c'est le cas de l'Institut Montaigne. Et les réponses aux questions écrites parlementaires, qui détaillent les subventions versées par l'État, comme la réponse du 24 juillet 2025 à la question n° 05197 du sénateur Henri Leroy.

Existe-t-il un classement fiable des think tanks aujourd'hui ?

Non. Le Global Go To Think Tank Index de l'université de Pennsylvanie s'est arrêté à son édition 2020, après la mort de son créateur James McGann en 2021, et le Lauder Institute n'a pas annoncé de reprise. Le classement de transparence Transparify n'a jamais évalué d'institut français : sa campagne arrêtée au 20 janvier 2016 couvre le Royaume-Uni, l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Hongrie, pas la France. Il ne reste que les documents comptables bruts.

Un think tank est-il un lobby au sens de la loi française ?

Pas par principe. Par trois décisions du 14 octobre 2024, numéros 472123, 475251 et 487972, le Conseil d'État a annulé les lignes directrices de la HATVP qui rangeaient les organismes de réflexion parmi les représentants d'intérêts, jugeant qu'une activité de recherche destinée à être rendue publique ne suffit pas à cette qualification. Mais si le financement, la gouvernance et les conditions d'élaboration des travaux révèlent un intérêt identifié, l'inscription au répertoire redevient obligatoire au-delà des seuils de la loi Sapin 2.


L'enquête en slides

Les comptes des think tanks français sont publics. Presque personne ne les lit — ils disent d'où vient l'argent.
1. Les comptes des think tanks français sont publics. Presque personne ne les lit — ils disent d'où vient l'argent.
L'Ifri déclare près de 1,5 million d'euros de subventions sur 8,4 millions de ressources, soit près de 18 %.
2. L'Ifri déclare près de 1,5 million d'euros de subventions sur 8,4 millions de ressources, soit près de 18 %.
L'IRIS annonce 5,7 millions d'euros de chiffre d'affaires, dont 16 % venus des administrations françaises.
3. L'IRIS annonce 5,7 millions d'euros de chiffre d'affaires, dont 16 % venus des administrations françaises.
L'Institut Montaigne affiche 6,3 millions d'euros de cotisations d'entreprises.
4. L'Institut Montaigne affiche 6,3 millions d'euros de cotisations d'entreprises.
Et 220 353 euros de concours publics — une ligne absente de son discours institutionnel.
5. Et 220 353 euros de concours publics — une ligne absente de son discours institutionnel.
Il annonce 200 entreprises contributrices, dont aucune n'est nommée avec son montant.
6. Il annonce 200 entreprises contributrices, dont aucune n'est nommée avec son montant.
La Fondapol a reçu 969 000 euros de l'État en 2025.
7. La Fondapol a reçu 969 000 euros de l'État en 2025.
Aucun classement de transparence ne note plus les think tanks français : les deux outils existants se sont arrêtés.
8. Aucun classement de transparence ne note plus les think tanks français : les deux outils existants se sont arrêtés.
L'enquête complète, comptes et sources, sur Le Journal LSI.
9. L'enquête complète, comptes et sources, sur Le Journal LSI.
Source — Le Journal LSI