« Neuf entreprises sur dix échouent. » La phrase circule depuis vingt ans, sans source, dans les conférences de startup comme dans les articles de presse économique. L'INSEE mesure la question depuis 1994 avec le dispositif SINE, et ses résultats ne ressemblent ni à cette légende, ni à un seul chiffre.

Quel est le taux de survie officiel à cinq ans ?

Le 3 septembre 2025, l'INSEE a publié deux fascicules d'Insee Première portant tous deux sur la génération d'entreprises créées en 2018, interrogée pour la troisième fois en novembre 2023.

Le premier, numéro 2070, porte sur les entreprises hors micro-entrepreneurs : 69 % d'entre elles sont encore actives cinq ans après leur création. C'est huit points de plus que la génération 2014, dont le taux de pérennité à cinq ans s'établissait à 61 %.

Le second, numéro 2069, porte sur les micro-entrepreneurs immatriculés en 2018 : 28 % seulement sont encore actifs cinq ans plus tard.

Les deux chiffres sont exacts. Ils ne décrivent pas la même population, et l'écart de 41 points entre eux est la donnée la plus intéressante de l'ensemble.

Taux de pérennité à cinq ans, génération 2018 (en %)

Source — INSEE, Insee Première n° 2070 et n° 2069, publiés le 3 septembre 2025, dispositif SINE. Entreprises créées ou immatriculées au premier semestre 2018, situation observée en novembre 2023.

Pourquoi deux chiffres officiels pour la même génération ?

Parce que le micro-entrepreneuriat n'est pas un mode de création d'entreprise parmi d'autres : c'est un régime fiscal et social dont l'entrée est quasi gratuite et instantanée.

Cette gratuité produit une population de départ radicalement différente. Trente pour cent des micro-entrepreneurs immatriculés en 2018 n'ont jamais démarré d'activité. Ils figurent pourtant dans le dénominateur du taux de survie, ce qui écrase mécaniquement le résultat. Rapporté aux seuls micro-entrepreneurs ayant effectivement démarré, le taux de survie à cinq ans remonte à 39 %.

Cette nuance vaut aussi pour la mesure à trois ans, où deux titres de l'INSEE peuvent sembler se contredire : « près de la moitié des micro-entrepreneurs ayant démarré leur activité en 2018 sont encore actifs trois ans après » d'un côté, un taux de 32 % sur l'ensemble des immatriculés de l'autre. Même génération, deux dénominateurs.

La conséquence pratique est directe. Un créateur qui compare son projet au chiffre de 69 % doit s'assurer qu'il se compare bien à une entreprise classique — société ou entreprise individuelle hors régime micro — et non à la population des immatriculations en ligne.

Qu'est-ce qui explique réellement la survie ?

L'enquête SINE interroge les créateurs sur leur situation initiale, ce qui permet de relier la survie à des caractéristiques de départ. Quatre facteurs ressortent, et leur hiérarchie surprend.

Le secteur d'activité arrive en tête pour les micro-entrepreneurs. L'INSEE l'écrit explicitement : c'est le facteur le plus déterminant des chances de pérennité. L'écart interne est spectaculaire — 50 % de survie à cinq ans dans les activités de santé, contre 6 % dans les services de livraison.

Le montant investi au démarrage pèse fortement. Un investissement initial supérieur à 500 € porte le taux de survie des micro-entrepreneurs à environ 34 %, contre 28 % en moyenne. Pour les entreprises classiques, la relation entre montant investi et pérennité est également établie.

L'expérience préalable dans le métier compte. Les micro-entrepreneurs déjà expérimentés dans leur domaine atteignent 38 % de survie à cinq ans. Pour les entreprises classiques, l'expérience professionnelle du créateur dans le secteur figure parmi les facteurs de survie identifiés par l'INSEE.

La présence de salariés dès la création est un marqueur de solidité, pas seulement une conséquence de la réussite. Parmi les sociétés pérennes à cinq ans, 48 % emploient au moins un salarié en dehors du dirigeant en 2023.

Micro-entrepreneurs de 2018 : la réalité économique à cinq ans

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Chiffre d'affaires annuel moyen des micro-entrepreneurs encore actifs en 2023

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Chiffre d'affaires médian — la moitié gagne moins

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Part des immatriculés de 2018 n'ayant jamais démarré d'activité

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Part des micro-entrepreneurs actifs passant par une plateforme numérique en 2023, contre 14 % à l'immatriculation

Source — INSEE, Insee Première n° 2069, « Micro-entrepreneurs immatriculés en 2018 : moins de trois sur dix encore actifs cinq ans après », publié le 3 septembre 2025. Chiffre d'affaires 2023 des micro-entrepreneurs encore actifs.

Que gagne réellement un entrepreneur qui « survit » ?

C'est la question que le taux de pérennité ne pose pas, et c'est la plus décisive pour quiconque envisage de se lancer.

Le chiffre d'affaires annuel moyen des micro-entrepreneurs encore actifs en 2023 s'établit à environ 20 000 €, pour une médiane de 12 000 €. Après application des abattements forfaitaires pour frais professionnels, le revenu qui en découle avoisine 10 000 € par an — soit de l'ordre de 60 % du SMIC annuel.

Il faut lire ce chiffre avec précaution, et l'INSEE le souligne : une part significative de micro-entrepreneurs exerce en complément d'un emploi salarié ou d'une retraite. Un revenu de 10 000 € n'est pas nécessairement un revenu de subsistance ; il peut être un complément assumé.

Mais il interdit une lecture : « encore actif » ne signifie pas « qui en vit ». Le taux de pérennité mesure l'absence de cessation administrative, pas la viabilité économique. Une activité déclarée à 3 000 € de chiffre d'affaires annuel compte comme pérenne.

Pourquoi la pérennité a-t-elle progressé de huit points ?

L'écart entre les générations 2014 et 2018 — 61 % contre 69 % à cinq ans — est important et mérite d'être expliqué plutôt que célébré.

Une partie de la hausse est un effet de structure. La part de sociétés parmi les créations classiques est passée de 61 % pour la génération 2014 à 79 % pour celle de 2018. Or les sociétés survivent mieux que les entreprises individuelles. Corrigée de cet effet, la progression du taux de pérennité à cinq ans se réduit à cinq points au lieu de huit.

Le reste tient à la conjoncture traversée. La génération 2018 a affronté la crise sanitaire de 2020 dans sa troisième année d'existence, avec un dispositif de soutien public d'ampleur inédite — fonds de solidarité, prêts garantis par l'État, reports de charges. Ces mesures ont retardé ou évité des défaillances qui se seraient produites sans elles. Aucune donnée publique ne permet aujourd'hui d'isoler la part de la pérennité 2018 attribuable à ce soutien.

Comment utiliser ces chiffres pour décider ?

Trois usages sont légitimes, un quatrième ne l'est pas.

Comparer son projet au bon groupe. Une SAS de conseil créée avec un apport et un carnet de clients relève des 71 % de survie des sociétés, pas des 28 % des micro-entrepreneurs. Se comparer à la mauvaise référence conduit à sous-estimer ou surestimer massivement son risque.

Traiter le secteur comme une donnée de départ, pas comme un détail. L'écart de 44 points entre la santé et la livraison chez les micro-entrepreneurs est plus large que l'écart entre n'importe quels deux profils de créateurs. Le choix du marché pèse plus que la qualité du plan.

Considérer l'investissement initial et l'expérience comme des variables actionnables. Ce sont les deux facteurs de survie sur lesquels un créateur peut agir avant de se lancer : reporter le lancement de six mois pour acquérir l'expérience du métier, ou pour constituer un apport, se lit directement dans les taux.

Ce que ces chiffres ne permettent pas : prédire l'issue d'un projet individuel. Un taux de pérennité est une fréquence observée sur une cohorte. Il ne dit rien de la probabilité de succès d'une entreprise donnée, et aucun accompagnement — formation comprise — ne peut prétendre déplacer un créateur d'une case à l'autre de ce tableau.

Que devient réellement une entreprise qui « ne survit pas » ?

Le taux de pérennité mesure une présence administrative. Son complément — les 31 % d'entreprises classiques et les 72 % de micro-entrepreneurs absents à cinq ans — est traité dans le débat public comme un taux d'échec. C'est une lecture inexacte, et l'écart entre les deux notions est important.

Une entreprise sort de la statistique de pérennité pour des raisons de nature très différente.

La cessation volontaire. Le dirigeant arrête parce qu'il a trouvé un emploi salarié, parce qu'il part en retraite, parce que le projet ne l'intéresse plus ou parce qu'il en lance un autre. Rien n'a échoué au sens économique : une décision a été prise.

La cession ou l'absorption. Une entreprise rachetée, fusionnée ou dont le fonds de commerce est vendu peut disparaître comme unité statistique alors que l'activité continue et que le créateur a réalisé une plus-value. C'est même, dans certains secteurs, la forme la plus aboutie de réussite entrepreneuriale.

La liquidation judiciaire. C'est le seul cas qui correspond à l'idée commune de faillite : l'entreprise ne peut plus faire face à son passif exigible. Les défaillances d'entreprises font l'objet d'une statistique distincte, publiée mensuellement par la Banque de France, et leur volume est très inférieur au nombre de cessations.

La radiation pour absence d'activité. Cas dominant chez les micro-entrepreneurs : une immatriculation qui n'a jamais produit de chiffre d'affaires est radiée d'office après une période sans déclaration. Il n'y a ni dette, ni créancier, ni échec économique — il n'y a jamais eu d'activité.

La conséquence est méthodologique et elle est décisive. Les 31 % d'entreprises classiques absentes à cinq ans mélangent ces quatre situations dans des proportions que les publications de l'INSEE ne détaillent pas. Traiter ce complément comme un taux d'échec revient à compter comme échec un départ en retraite, une revente réussie et une immatriculation jamais utilisée. L'expression « neuf entreprises sur dix échouent » ne provient d'aucune de ces sources — et aucune donnée publique française ne la soutient.

Ce que cette enquête n'établit pas

L'enquête SINE mesure l'activité administrative, pas la réussite économique. Une entreprise en sommeil mais non radiée peut compter comme pérenne. Inversement, une entreprise cédée ou absorbée sort de la statistique sans avoir échoué.

La part de la pérennité 2018 imputable aux aides de la période 2020-2021 n'est pas isolable dans les données publiées. La comparaison avec la génération 2014 mélange donc un effet de structure documenté, un effet conjoncturel non mesuré et une éventuelle amélioration réelle des conditions de création.

Enfin, aucune des deux publications ne permet de relier la survie à un accompagnement ou à une formation suivie par le créateur. Les variables disponibles portent sur l'expérience, le diplôme, le financement et le secteur — pas sur la préparation.

FAQ

Quel est le taux de survie d'une entreprise à cinq ans en France ?

69 % pour les entreprises créées au premier semestre 2018 hors micro-entrepreneurs, selon l'INSEE. Le taux monte à 71 % pour les sociétés et descend à 63 % pour les entreprises individuelles classiques. Pour les micro-entrepreneurs immatriculés la même année, il n'est que de 28 %.

Pourquoi les micro-entrepreneurs survivent-ils moins longtemps ?

Principalement parce que l'entrée dans le régime est gratuite et immédiate : 30 % des immatriculés de 2018 n'ont jamais démarré d'activité et pèsent malgré tout dans le dénominateur. Rapporté aux seuls micro-entrepreneurs ayant réellement démarré, le taux de survie à cinq ans atteint 39 %.

Combien gagne un micro-entrepreneur encore actif après cinq ans ?

Environ 20 000 € de chiffre d'affaires annuel en moyenne, pour une médiane de 12 000 €, soit un revenu de l'ordre de 10 000 € par an après abattement forfaitaire. Une part significative de ces activités est exercée en complément d'un salaire ou d'une retraite.

Quel facteur explique le mieux la survie d'une entreprise ?

Pour les micro-entrepreneurs, l'INSEE désigne le secteur d'activité comme le facteur le plus déterminant : 50 % de survie à cinq ans dans la santé contre 6 % dans la livraison. Viennent ensuite le montant investi au démarrage et l'expérience préalable du créateur dans son métier.